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Lundi 16 février 2009
Publié avec l'autorisation de l'auteur :

L’étrange projet de vouloir accorder le droit de vote aux étrangers lors des élections locales exige d’être passé au crible de la critique. Rien ne paraît plus sympathique. Rien ne semble plus en accord avec l’air du temps mixophile. Mais cette inféodation à une idéologie dominante aussi bariolée qu’euphorisante, qui suppose que la vie politique est une perpétuelle fête de la musique, masque mal la nature véritable de ce projet.

Posons la question : est-il cohérent d’accorder, comme le veut le Parti Socialiste, comme le gouvernement de M.Zapatero s’apprête à le faire en Espagne, le droit de vote aux élections locales et de le refuser aux élections nationales ? Une telle mesure introduirait une véritable schizophrénie dans le concept de citoyenneté. Elle couperait la citoyenneté en deux. Certaines personnes seraient citoyennes dans leur commune ou leur canton, mais pas dans la circonscription législative ni dans l’Etat. Elle instituerait par ailleurs deux séries de citoyens ; par suite, elle fabriquerait des citoyens de seconde zone qui ne manqueraient pas de réclamer rapidement de devenir des citoyens à part entière. Une démagogie parallèle à la démagogie en faveur des sans- papiers, de type compassionnel et abbépierriste, s’escrimerait à de créer de l’agitation à effet médiatique afin obtenir l’alignement des deux niveaux de citoyenneté.

Etre citoyen, c’est appartenir à une communauté politique. La scission, voulue par les promoteurs de ce projet, entre deux types de citoyenneté (locale et nationale) suppose que la France est une mosaïque de communautés politiques. Une vision féodale de notre pays perce derrière cette division de la citoyenneté. L’histoire, qui est celle de la centralisation, et les institutions nous disent pourtant le contraire : la France n’est constituée que d’une seule communauté politique, le peuple, rassemblée en corps, s’exprimant en corps électoral, propriétaire inaliénable de la souveraineté nationale. Autrement dit, le droit de voter aux élections locales dérive du droit de voter aux élections nationales. Les partisans de ce projet paraissent l’ignorer. Le geste de voter ne se divise pas. C’est parce qu’on est membre du peuple souverain que l’on a le droit, et même le devoir, de voter à tout type d’élection.

Ignorant l’essence de la souveraineté populaire, désireux de créer deux formes de citoyenneté, les supporters du droit de vote aux étrangers argumentent ainsi : ces étrangers résident dans une commune, y paient des impôts, y envoient leurs enfants à l’école, y font vivre les commerces, donc ils sont des citoyens dotés du droit de vote. Il s’agit d’un sophisme définissant la citoyenneté par la matérialité des conditions d’existence. Les seules conditions d’existence ne suffisant pourtant pas pour tracer les limites du corps politique, c’est-à-dire déterminer qui est citoyen et qui ne l’est pas, la différence entre le citoyen, membre du corps politique, et le simple habitant, payant ses impôts et usager des services publics, passe un élément qui n’est pas simplement matériel, qui s’inscrit dans un ordre du symbolique, la nationalité. Etant de type symbolique, la nationalité tresse un lien beaucoup plus fort que celui résultant des simples conditions matérielles d’existences. Ces dernières ne produisent que du lien social, alors que la nationalité produit du lien politique. Ainsi, la nationalité est au fondement de la citoyenneté dont elle figure la condition. C’est seulement quand un homme possède la nationalité, autrement dit qu’il est attaché au corps politique par un lien symbolique qui engage à vie tout son être, qu’il est en mesure d’obtenir le droit et le devoir de vote.

En fait, les thuriféraires du droit de vote aux étrangers, outre les fautes de raisonnement dont nous avons parlé, confondent l’homme avec le citoyen tout de même qu’ils confondent le corps politique avec la société. Ils raisonnent sous la dictature de l’idée de  société, oubliant ce qu’est la politique. D’une part, homme et citoyen ne sont pas des concepts synonymes : le fait d’être un homme ne transforme pas pour autant automatiquement cet être en citoyen de l’Etat où il réside (il relève des droits de l’homme, l’Etat a des devoirs envers lui, mais ne possède pas les droits politiques de cet Etat). Pour être citoyen il faut quelque chose de plus que d’être simplement un homme. D’autre part, à moins de dissoudre la politique dans le social, l’Etat dans la société, vivre au sein d’une société ne fait pas ipso facto d’un être humain un membre du corps politique qui anime cette société. Composé des seuls citoyens, le corps politique est plus restreint que la société. Repérons dans la nationalité l’âme moderne de cette distinction.

Aucun argument fort ne milite en faveur du droit de vote aux étrangers. Ce projet ne témoigne que des épousailles entre de vieilles haines (haine de la nation, de la nationalité, des frontières, de soi), de persistantes ignorances (ignorance de la citoyenneté, de la nature du corps politique) et de nouvelles idolâtries (idolâtrie de l’autre, fanatisme de l’indifférenciation, culte de la société). Son adoption briserait l’indivisibilité de la république, effacerait la continuité qui va de la commune au sommet de l’Etat, rendrait la nationalité inutile, détruirait le lien politique au profit du lien social, menacerait le corps politique en le diluant dans le corps social. Autrement dit : avec ce projet, nous avons affaire à une nouvelle mouture d’un danger récurrent, l’utopie.  

Robert Redeker pour le Figaro le 12 août 2008
Par Robert Redeker - Publié dans : Chroniques de Robert Redeker
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Jeudi 5 février 2009
 Publié avec l'autorisation de l'auteur :


2008 fut l’année Obama, l’année du « yes we can ». L’Amérique a donné ces derniers temps au monde au monde deux icones médiatiques que l’on aurait tort de croire éloignées l’une de l’autre : Barack Obama et Harry Potter. Le slogan de la campagne électorale de Barack Obama – « yes we can » - a fait, entre mars et novembre, le tour de la terre. Dépassant le cadre américain, il  s’est élargi aux dimensions de l’humanité. Il a pénétré le cœur d’une foule d’humains. Il s’est infiltré dans leur paysage intime. A la façon d’une chanson de Madonna ou des Beatles, à la façon de « We are the champions » naguère.  A la façon, surtout, d’Harry Potter.

« Yes we can «  est tout le contraire d’un slogan politique. Il ne dit rien. Il ne condense aucun programme, aucune vision politique, ne fixe aucun horizon. Il n’a pas de contenu assignable, il est entièrement indéterminé. Il ne désigne ni adversaire ni ennemi. Il est difficile, dans l’histoire des démocraties, de trouver un mot d’ordre plus inconsistant que celui qui a rythmé la victoire d’Obama.

Semblable à de la publicité, « Yes we can » est devenu malgré son inconsistance un logo sonore planétaire. Un logo sonore n’a rien à voir avec ce que naguère on appelait mot d’ordre politique. Tous, nous avons dans l’oreille des logos sonores : « Hollywood chewing-gum » par exemple, ou, en France « C’est la MAAF que je préfère ». La campagne présidentielle de Barack Obama a réussi le coup de génie  d’imposer son slogan, supposé passer pour un slogan politique, comme un logo sonore venant se placer aux côtés des logos sonores publicitaires que tous les hommes, même dans les endroits déshérités de la planète, connaissent.  Pourtant, il se trouve que « yes we can » se révèle encore plus vide qu’un slogan publicitaire. Qu’il en dit moins que  « Mars et ça repart », ou « Parce que vous le valez bien ».  Bref, qu’il en dit moins que la plupart des slogans publicitaires – du type « Mars et ça repart » ou « Parce que vous le valez bien »  -, cantonnés pourtant du fait de leur nature à un impératif de vacuité. Ce logo sonore est une monade sans portes ni fenêtres. Il frappe par son indétermination.

« Yes we can » a été conçu comme un produit, vendable mondialement. Ce logo sonore est devenu une marque, comme Coca-Cola, comme Mc Donald, ou l’appel, la sonnerie d’une marque comme « Holywood chewing-gum ». De fait, il est encore plus vide que la publicité « Hollywood chewing-gum », dans la mesure où celle-ci présentait un style de vie, joyeux et acéphale, teen-ager et écervelé, qui pouvait entrer en opposition avec d’autres styles, plus consistants et répartis un peu partout sur la planète, de vie. « Hollywood chewing-gum » figure un cliché publicitaire à la fois universel (on le rencontre sur les écrans du monde entier) et implicitement conflictuel. « Yes we can » n’entre en contradiction ni en conflit avec rien. Il ne possède pas de transcendance, d’extériorité à son énonciation. Il est un monde linguistique clos sur lui-même. Son  universalité ne s’ancre pas ailleurs que dans son abstraction vide.  Ainsi, « Yes we can » fusionne-t-il ce que la politique doit disjoindre : le principe de réalité et le principe de plaisir. Le réel et Eros – les deux instances qui se mêlent dans le bouillon des sorcières pour cuisiner une potion magique.

La magie est cette pratique qui suppose le pouvoir des mots. Pour elle, les mots sont plus forts que les lois de la nature (ou de l’économie, ou de la politique) ; ils sont, contre le principe de réalité, les soldats efficaces et invincibles, du principe de plaisir, du désir. Le credo de toute magie se ramasse dans cet énoncé : je peux, nous pouvons. Pouvoir des mots : il  suffit de répéter certaines formules idoines, dans le rythme d’une diction appropriée,  pour que le désir se réalise. Le désir que la magie veut réaliser est un désir impossible. Prononcer certains mots dans certaines conditions et dans un certain état d’esprit est censé rendre possible la réalisation d’un désir impossible dans les circonstances normales de la nature, de l’histoire ou de la politique. N’est-ce pas ce qui se passe avec le « yes we can » ?

« Yes we can », psalmodié tout autour de la terre, ne manque pas de ressembler à une formule magique. Harry Potter a façonné l’imaginaire des années 2000. Est-ce un nouveau  « Sésame , ouvre-toi » ? La formule suppose ceci : à force de répéter litaniquement et en chœur « yes we can », la réalité prendra la couleur de nos rêves, elle deviendra une réalité selon nos rêves. Réalité, rêve – une opposition freudienne. « Yes we can » se veut une formule politique. C’est en fait une formule magique infantile, refusant l’opposition entre principe et plaisir et principe de réalité (refus qui définit l’enfant) qui place Obama dans le rôle d’Harry Potter.

Robert Redeker pour La Dépêche du Midi le 04 janvier 2009
Par Robert Redeker - Publié dans : Chroniques de Robert Redeker
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Dimanche 18 janvier 2009

Publié avec l'autorisation de l'auteur :

Les rues de l'Europe - entre autres - résonnaient samedi 9 janvier d'une bien problématique colère. Londres, Rome, Paris, la minuscule ville d'Agen où, selon Le Post, une grande banderole hurlait «Nous sommes tous des Palestiniens» étaient de la partie, de même qu'Auch, Grenoble, etc. Ces manifestations importantes concernant ce qu'on appelle le «conflit israélo-palestinien» mettent en évidence deux phénomènes qu'il importe d'analyser. Le premier est une répétition, un feuilleton dont la gauche repasse à chaque fois le même épisode, le second est quelque chose d'inédit, source d'une angoissante question.

D'abord, ces défilés se sont produits comme une sorte de tromperie sur la marchandise. Comme à chaque fois, le pacifisme tel qu'il s'exprime dans la rue témoigne moins d'une volonté de paix que du désir du triomphe de l'un des camps, ici celui du Hamas. En réalité, tous les défilés pacifistes rendent visibles une prise de parti. Le Mouvement pour la paix, dans les années 1950, était actionné depuis Moscou. Il attaquait les États-Unis, vilipendait l'impérialisme, dépeçait le colonialisme, tout en protégeant le stalinisme, les camps, le goulag, l'exploitation éhontée des républiques sœurs, le totalitarisme.

Qui veut la paix ne manifeste pas en hissant haut les drapeaux et les banderoles d'un seul des belligérants. Les manifestations de samedi ont été recouvertes par une marée textile aux couleurs palestiniennes. De plus se mêlaient à la foule des oriflammes palestiniennes, les drapeaux verts de l'islam, rouges du PCF, de la LCR, rouge et noir des anarchistes, ceux bariolés de nombreux syndicats. L'autobaptisé «camp du progrès» est ici un drôle d'arc-en-ciel, plutôt sinistre quand on considère le passé criminel des différentes versions du communisme, les idées du Hamas et des islamistes. Sur des photos de la manifestation toulousaine, il a été possible de remarquer des pancartes affichant un signe égal (=) entre l'étoile de David et la croix gammée. Le mot «holocauste» a été employé pour caractériser les opérations israéliennes de Gaza. «Gaza génocide» a été scandé. Rien de pacifiste dans tous ces éléments, qui ne témoignent pas d'une volonté de paix mais d'une double volonté différente, même si elle est implicite : la victoire du Hamas, l'écrasement d'Israël. Si l'État hébreu croule un jour sous les bombes, ces manifestants d'aujourd'hui s'en scandaliseront-ils ? Peu probable.

Autrement dit, ces manifestations n'étaient pas des manifestations pacifistes, des manifestations de paix, mais des manifestations anti-israéliennes. Par suite, il faut les considérer comme un élément de la guerre, une prise de parti dans la guerre, un élément dans un rapport de force guerrier qui joue en faveur du Hamas. Ces manifestations sont un épisode de la guerre. Ce sont des manifestations au sein de la guerre.

Ensuite, ces manifestations, en France, se signalent par un trait nouveau, porteur d'un avenir inquiétant : elles sont issues de la rencontre de la télévision et de la mosquée. Chacun le sait : la télévision est le média chaud, hostile à la pensée élaborée, de l'émotion génératrice d'identification. Elle est souvent la seule culture des banlieues. Ici, nous avons affaire sur ce fond d'émotion à des processus d'identifications ethniques et religieuses. L'identification avec les émeutiers de la seconde intifada produisit, on s'en souvient, une grande vague d'antisémitisme dans les banlieues hexagonales. Aujourd'hui, les manifestations sont produites par l'identification non avec les victimes, dont on ne sait pas grand-chose, mais avec les images des victimes gazaouies telles que les télévisions les déversent sur l'opinion.

Insistons sur cette notion d'image objet de l'identification, ethnique et religieuse. La télévision est un média qui empêche de comprendre les tenants et les aboutissants ainsi que les contextes, d'une part parce qu'elle est le média de l'instant, qui retient le temps dans l'instant, qui concentre toute la charge émotionnelle sur l'instant de l'image, ensuite parce que la pression de l'Audimat exclut les longues et fastidieuses, antispectaculaires, explications indispensables pour se déprendre de l'identification, se déprendre afin de comprendre. La coloration islamique de ces manifestations, le contenu émotionnel des identifications à la source de ces manifestations attestent de l'influence de l'islam, de la mosquée. La majorité des manifestants s'est exprimée dans un horizon de solidarité musulmane. Le développement de l'islam en France n'est pas étranger au succès de ces manifestations. Nous sommes bien loin de Mai 68, qui réclamait la liberté, qui exaltait des valeurs incompatibles pour la plupart avec l'islam : hier, à des années-lumière de l'Odéon 1968, des barricades du Quartier latin, la rue française ressemblait à la rue du monde arabe en émoi, celle de l'Égypte par exemple, où d'ailleurs se déroulaient les mêmes manifestations, leurs clones, avec les mêmes drapeaux et les mêmes slogans.

Concluons. Le pacifisme ne sort pas de son impasse. Ici, il est en guerre contre Israël. Après avoir été pétainiste, il a longtemps été adossé au totalitarisme communiste ; aujourd'hui il est adossé à l'islamisme radical représenté par le Hamas.

Une question se pose : élément de la guerre au Proche-Orient, cette rencontre explosive entre la télévision et la mosquée est-elle l'acte de naissance d'une constellation destinée à durer, à peser dans l'avenir sur la vie politique française, sur de nombreux autres sujets, dont des sujets de société ? Le PCF, la LCR, le NPA, le Parti de gauche de Mélenchon lorgnent avec envie sur cet avenir qui pourrait être celui de l'islamo-gauchisme.

Robert Redeker pour le Figaro le 13 janvier 2009

Par Robert Redeker - Publié dans : Chroniques de Robert Redeker
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Dimanche 14 décembre 2008
Publié avec l'autorisation de l'auteur :

Un trait différencie notre début de IIIème millénaire d’avec le milieu du siècle précédent : du fait des secousses de l’histoire, il n’existe plus, ni dans l’hexagone ni ailleurs, de centre organisateur et hégémonique d’une politique révolutionnaire, position qu’occupa longtemps le PCF. Pour autant, passion révolutionnaire et idée communiste ne se sont aucunement éteintes : elles se sont transformées, en investissant des thématiques nouvelles, autant qu’elles se sont archipellisées en une nébuleuse d’organisations, de partis, de syndicats et d’associations. De monolithique qu’elle fut, l’extrême-gauche est devenue “ plurielle ”.

A eux seuls, les partis trotskistes pèsent entre 10 et 15% de l’électorat français.  L’observation de la vie politique française fait ressortir la vitalité d’une culture anticapitaliste et antilibérale (la France est l’un des rares pays où “ libéral ” est un mot obscène). L’explication par la Révolution d’Octobre ne suffit pas pour rendre compte de cette étonnante survivance ; il faut la combiner avec l’histoire étatiste de la France, en rappelant d’une part que ce pays a été construit par la Monarchie absolue, et d’autre part qu’au moment le plus crucial de son histoire, le moment révolutionnaire, les Jacobins ont renforcé cet étatisme hérité de l’absolutisme. 

La nébuleuse néo-révolutionnaire a trouvé dans l’altermondialisme la bannière sous laquelle se rassembler. Si le changement radical ne porte plus le nom, tombé en désuétude, de “ révolution ”, le fantôme du fantasme révolutionnaire hante cependant l’univers altermondialiste lorsque ses dirigeants proclament qu’“ un autre monde est possible ”. La rhétorique altermondialiste étend ses effets bien au-delà des cercles radicaux : une frange importante des citoyens, des fonctionnaires plutôt conservateurs, attachés à maintenir le statu-quo de de l’Etat-providence à la française, reprend ainsi les antiennes antilibérales issues pourtant de milieux où l’on souhaite changer le monde, et du passé faire table rase. D’autre part, les thématiques développées par ces nouvelles radicalités imprègnent les milieux artistiques (le soutien de nombreux artistes aux squatters de Cachan en fournissent l’illustration), culturels et cinématographiques, constituant l’atmosphère dans laquelle ils respirent, l’air du temps.

Une des grandes mutations de l’extrême-gauche a été d’intégrer la défense des minorités et la lutte pour la reconnaissance. L’immigré a ainsi remplacé, dans la mythologie gauchiste, le prolétaire. Une contradiction surgit de cette substitution : alors que le prolétaire était une figure universelle assez abstraite pour être porteuse d’émancipation, l’immigré demeure attaché à ses traditions et sa religion, il ne se laisse pas universaliser, ce qui contraint toute l’extrême-gauche à accepter des voisinages et des soutiens douteux mettant en péril quelques unes des valeurs ancestrales de la gauche (dont la laïcité). L’ancienne  lutte des classes a été remplacée par la nouvelle défense des minorités (ethniques, religieuses, sexuelles, etc…). Du fait de cette mutation, l’extrême-gauche est à la fois le berceau et le cerbère du politiquement correct qui étouffe de sa chape de plomb toute la société française. 

La question du trotskisme, très florissant en France, occupe une place centrale dans les analyses de Philippe Raynaud. Ce courant politique est divisé en trois branches représentées de fait par trois organisations très différentes les unes des autres, le Parti des Travailleurs, Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste Révolutionnaire. Etrange ironie de l’histoire : c’est à travers le trotskisme, que le communisme officiel aujourd’hui défunt s’est appliqué des décennies durant à détruire, que survit le communisme, le songe d’Octobre. Le trotskisme est pourtant un intégrisme ; il organise sa légitimité en tissant la légende d’un Trotsky plus authentiquement communiste, révolutionnaire, que tous les autres. Trotsky serait la figure intègre et intégrale du communisme persécutée par les déviationnnistes et les traîtres. Intégrisme : Trotsky serait le pur, le trotskysme serait le pur communisme, le communisme dans sa pureté. Ce mythe alimente la légitimité du trotskisme autant auprès des jeunes générations que des demi-soldes de feu le communisme d’obédience moscovite. Le trotskisme des années 1990 a réussi un tour de force : dissocier “ l’idée communiste immaculée ” d’avec l’histoire sanguinaire du communisme réel. Le trotskisme est bel et bien la survie du communisme après sa mort.

Avec sa subtilité coutumière, Philippe Raynaud analyse le corpus philosophique amarré à cette nouvelle radicalité politique. Il passe rapidement sur Henri Maler ou Daniel Bensaïd pour s’intéresser à des penseurs plus consistants. La philosophie de Toni Negri et de Michel Hardt s’appuie sur les notions d’Empire et de multitude. L’Empire n’a rien à voir avec ce que jadis on désignait comme impérialisme. Raynaud en montre l’originalité philosophique et les impasses. Alain Badiou, pour sa part, développe une “ métapolitique de la révolution ” de grand style. Le succès de son œuvre s’explique par les passions anti-démocratiques (il ne revient pas sur son maoisme) qui la traversent. L’ancien marxiste althussérien Etienne Balibar reconverti dans une politique radicale des droits de l’homme (dont la faute philosophique majeure est de refuser de hiérarchiser des droits de nature différentes) peut passer pour la figure la plus expressive de cette galaxie politique, celle qui réussit à théoriser ce que pensent intimement l’immense majorité des militants altermondialistes (regroupés à ATTAC et lecteurs du Monde Diplomatique).

La meilleure stratégie philosophique consiste à entrer dans la tête de ceux que l’on combat pour épouser leurs raisons, les connaître intimement, avant de les réfuter. Il fallait un adversaire de l’extrême-gauche et de l’altermondialisme – ce qu’est Philippe Raynaud - pour produire l’ouvrage le plus intéressant qui soit sur ces “ nouvelles radicalités ”. Un ouvrage tout à la fois informé, informatif et philosophique. On peut lire ce remarquable travail comme un hommage à François Furet, en particulier à son chef d’œuvre jamais apprécié comme il convient, Le Passé d’une Illusion. Philippe Raynaud, lui, ausculte le stupéfiant présent d’une illusion passée.

Robert Redeker pour le Tageblatt en octobre 2006
Par Robert Redeker - Publié dans : Chroniques de Robert Redeker
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Lundi 3 novembre 2008
Publié avec l'autorisation de l'auteur

Il n'est pas dit que nos arrières petits-neveux prendront, comme nous, le chemin du cimetière à chaque Toussaint. L'évolution des biotechnologies pourrait mettre la mort en danger. Très bientôt l'espérance de vie aura doublée par rapport à ce qu'elle était au début du XXème siècle. La possibilité d'une existence humaine indéfiniment prolongée se dessine à l'horizon. Certains - en s'appuyant sur les promesses des cellules-souches, sur la régénération, sur la cryonie et sur les transplantations d'organes - envisagent même à terme la mort de la mort. Faut-il s'en réjouir ?

Dans quel monde vivons-nous ? Celui des crèmes anti-âge vendues sur l'air du « parce que vous le valez bien ». Celui du viagra. Celui des pilules-minceurs pour femmes ménopausées. Celui des cosmétiques pour hommes grisonnants ! Celui où le rayon yaourts des supermarchés ressemble à une pharmacie. Celui où l'on repousse l'âge des dernières couches au-delà de la soixantaine. Celui de l'espérance de vie ne cessant de s'étirer ? Celui d'une extraordinaire nouveauté : l'enfant contemporain, comme l'observe le sociologue Paul Yonnet, est élevé comme un immortel. Il est élevé dans l'ignorance de la mortalité. N'avons-nous pas là un monde où la mort est déjà morte ? Ou à tout le moins à l'agonie ? Ces symptômes sociaux traduisent l'emprise croissante d'une bio-utopie : celle de la vie n'évoluant ni vers le vieillissement ni vers la mort. L'homme contemporain a perdu un peu de son âme en n'affrontant plus la mort. Son esprit est déjà celui du temps où la mort n'existera plus.

La régénération, qui commence avec les cosmétiques des dames entre deux âges mais dont l'aboutissement s'accomplit dans l'effacement de la mort, est l'ennemie de la génération, de la jeunesse du monde. Nietzsche craignait de voir se multiplier des « générations d'enfants aux cheveux gris ». Mais c'est l'inverse, tout aussi effrayant, qui se produit, dessinant les linéaments de notre futur : des générations de vieillards à visages et corps juvéniles. De cette façon la vieillesse est en train de phagocyter la jeunesse. Combien de femmes quinquas redeviennent des poupées Barbie ? Combien de grand-pères travaillent leur apparence pour conserver un look de trentenaires ? Pourtant, si la bio- utopie immortaliste se réalise, le résultat sera bien plus radical : la vieillesse aura fait disparaître la jeunesse. Le signe distinctif de la jeunesse : l'avenir. Le signe distinctif de la vieillesse : le passé. Or, la particularité des vieillards aux visages juvéniles qui peupleront la terre une fois que la mort aura disparue s'exprimera ainsi: n'avoir ni passé (du fait de la régénération) ni avenir (du fait de la disparition de la mort). L'avenir est lié à la mortalité. N'a d'avenir que celui qui doit mourir.

Un humain ignorant de la mort, est-ce encore un homme ? Il ne connaîtra pas le temps. Sans le surplomb de la mort, l'avancée de la rouille, la morsure de la précarité de l'existence, le temps n'est plus sensible, il n'est plus que chiffre. Or, comme la sensation du temps qui passe fabrique l'étoffe de notre vie intérieure, l'humain ignorant de la mort court le risque de n'être qu'une machine vivante sans âme, désanimée? La philosophie nous l'enseigne : l'homme est l'être-pour-la-mort. Le vivant qui tire son être de son rapport à la mort. Fustel de Coulanges avait remarqué, dans son grand livre La Cité antique, la nature humanisante de la mort: « la mort fut le premier mystère. Elle mit l'homme sur la voie des autres mystères. Elle éleva sa pensée du visible à l'invisible, de passager à l'éternel, de l'humain au divin ».  L'homme est fils de la mort. Avec la découverte de la mort s'est élancée l'aventure de l'humanité.

La fin de la mort entraîne une conséquence politique, déjà à l'œuvre : la biologisation de la vie collective par l'évaporation des frontières entre vie sociale et vie biologique. Pourquoi ? Parce que la vie, dans sa dimension purement zoologique, sera devenue plus que la seule valeur : le seul absolu. La vie aura vidé le ciel de toutes les valeurs exigeant le sacrifice de l'existence : la patrie, l'idéal politique, autrui, la justice, le Bien. Le fanatisme sanitariste (chasse au tabac, aux aliments gras, à l'obésité, à l'alcool etc…) qui secoue la société actuelle exprime l'effacement de cette frontière. Il exprime aussi la montée en puissance de la vie au détriment de tout ce qui vaut. De plus en plus on tient la comptabilité des vies sauvées. Si  cette tendance venait à envahir tout l'espace public, le but de l'existence collective se réduirait à un programme des plus vides: améliorer, perfectionner, et prolonger la vie. La politique se limiterait à gérer la vie biologique (la santé) des individus.

Ces considérations ne s'inscrivent pas dans la science-fiction. La mise à l'écart de la mort dans les sociétés modernes est l'indice d'un mouvement historique profond. La mort de la mort constitue une menace pour l'humanité elle-même. Le rêve d'immortalité est le rêve de la fin de l'humanité. Le recueillement de la Toussaint - dernier avatar de ce culte des morts  dont chacun sait qu'il est signe d'humanité - nous rappelle que pour rester des hommes nous devons protéger la mort autant que la vie, assumer le défi de notre mortalité. La disparition de la mort serait en effet la vraie mort de l'homme.

Robert Redeker pour Le Monde le 01er novembre 2008
Par Robert Redeker - Publié dans : Chroniques de Robert Redeker
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Jeudi 23 octobre 2008
Publié avec l'autorisation de l'auteur :

Rien de plus facile que de condamner l’argent. Rien de plus applaudi. Il forme le meilleur bouc-émissaire qui soit. En temps de chacun projette sur lui ses frustrations, ses haines, ses jalousies, son misérable tas de petits secrets inavouables. Il passe parfois pour le Diable en  personne. A l’extrême-gauche, de nouveaux Torquemada tonnent contre lui. Les plus modérés le tiennent pour un mal nécessaire. Bref, que l’on soit croyant ou athée, on le fait passer pour le corrupteur suprême. Cette haine est-elle justifiée ?

Pure abstraction, l’argent est l’équivalent général qui rend tout – objets, activités, idées, hommes - échangeable. Sans lui, pas d’échange véritable ! Sans lui, pas de circulation large des créations et productions humaines ! En l’absence de l’argent, les sociétés et communautés humaines seraient réduites au troc ; elles verraient leur aire d’activité et de commerce réduite, seraient contraintes de se limiter à l’horizon borné de l’immédiatement accessible, risquant de ratatiner la culture à la pauvreté crétine du campanilisme. La disparition de l’argent assècherait le monde, refermant toutes les communautés sur leur territoire, les pétrifiant dans le localisme. La mort de l’argent serait la mort de l’universalité.

Car l’argent et l’universalité vont de pair.  C’est lui qui ouvre les communautés sur le vaste monde. C’est lui qui les précipite dans l’histoire. Il enchaîne les hommes les uns aux autres créant une dépendance et une solidarité réciproques. Par sa dimension planétaire, la crise économique actuelle illustre cette réciprocité. Elle témoigne de cette universalité qui est l’œuvre de l’argent. Elle prouve que l’argent est parvenu à unifier l’humanité. Il y parvient bien mieux que les religions et les idées (propices à faire couler des océans de sang quand, au nom du Bien, elles se systématisent en idéologies politiques). L’argent rend solidaires, par le miracle de l’intérêt, des communautés qui sans lui ne le seraient pas. Ainsi, il force les hommes à intégrer un destin commun, universel et planétaire.

L’argent est le propre de l’homme. Ni, s’ils existent, les êtres spirituels (les dieux, les anges), ni les animaux ne fabriquent ni n’utilisent l’argent. Ils ignorent le commerce. Ils ignorent la marchandise.

Chez les animaux, l’unité de chaque espèce est assurée d’emblée par la nature. Chez les hommes cette unité est un résultat : l’argent, en permettant le commerce et l’industrie, est cet artifice qui au fil des millénaires a rassemblé habitants des nations puis des continents en une espèce au destin commun. Il a collé les morceaux du puzzle humain. Si les hommes ont désormais planétairement conscience de former une seule espèce, ils le doivent à l’argent. Les sociétés primitives s’auto-désignent comme étant « les hommes », excluant tous les autres de l’humanité. Au contraire, au fur et à mesure qu’elles entrent dans l’univers de l’argent – c’est-à-dire du commerce et de la marchandise – les sociétés reconnaissent que le fait d’être des hommes dépassent largement leurs frontières.

Allez à Pékin ! Allez à Moscou ! Allez à Lézignan-Corbières ! L’argent y est pareillement compris par tous. Les monnaies sont différentes, mais la signification de l’argent est la même. C’est que l’argent est le seul langage commun à toute l’humanité ! Mieux : il est la véritable langue universelle qui organise l’incessant mouvement de rapprochement entre les particuliers et les civilisations.

Irrationnelle, la haine de l’argent favorisée par la crise est un reste de pensée magique que l’on peut taxer de fétichisme. L’opprobre doit se porter sur des institutions, sur des activités et sur des hommes, non sur l’argent (pas plus que sur la marchandise, le marché ou le commerce). Le mal ne vient jamais de l’argent lui-même – moralement neutre, il n’est pas le Diable – mais des passions qui l’investissent, qui se servent de lui pour s’assouvir. Ces mésusages ne peuvent conduire à nier les bienfaits de l’argent, son rôle humanisant, civilisateur et universalisant.

Robert Redeker pour La Dépêche du Midi le 12 octobre 2008
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Samedi 4 octobre 2008
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Rien de plus répandu en France – mais sans doute aussi dans toute l’Europe continentale – que le conformisme anti-américain. Voici les Etats-Unis diabolisés, chargé de tous les maux ! Ils incarneraient le pire en tout domaine – par suite, ce qui s’oppose à l’Amérique serait à tout coup préférable. Cet anti-américanisme (contre lequel le courage de certains intellectuels de le trempe de Pierre-André Taguieff, d’André Glucksmann, d’Alain Finkielkraut, résiste) prend plusieurs formes sans varier de contenu : il peut-être de droite, d’extrême-droite, de gauche, d’extrême-gauche, culturel, culinaire, littéraire, cinématographique, franchouillard.

Eclairée ou de bistrot, l’opinion dominante répute les USA pays sans culture, pays de rustres attardés, pays sans art de vivre, sans littérature ni cuisine. La fausseté de ces clichés éclate :  les orchestres symphoniques les plus prestigieux, les musées les plus riches sont américains, de même que les USA sont le pays des bibliothèques publiques. Une visite de la bibliothèque de Brooklyn suffit à guérir du complexe de supériorité que les Français cultivent  lorsqu’il est question de littérature. Alors que les Français lisent de moins en moins tout en délaissant la presse quotidienne, les Etats-Unis fourmillent de bibliothèques et de journaux. La production philosophique américaine est si foisonnante qu’il n’est pas interdit de comparer ce pays à une nouvelle Athènes. La beauté des villes comme New York et Chicago stupéfie. D’autres villes, comme San-Francisco, inventent un monde nouveau, une urbanité inédite. Les villes américaines portent la marque esthétique de leur siècle, les égalant sur ce plan à Florence ou à Venise. Nul voyageur n’ignore que la cuisine américaine se montre souvent à la hauteur, de même qu’il reconnaîtra dans certains vins californiens des sommets inespérés. Renvoyer les Américains au mauvais goût et à l’inculture n’est que de la mauvaise foi teintée de ressentiment.

Une profonde blessure travaille l’âme de chaque citoyen français : avoir eu, à deux reprises, besoin du recours décisif aux Américains pour vaincre l’Allemagne. Ainsi, les a-priori anti-américains, témoignent, de la part des Français, d’une survalorisation de soi destinée à banaliser le salut apportée naguère par les armées à la bannière étoilée. Le complexe de supériorité que les Français manifestent, à tout bout de champ, contre l’Amérique, a pour effet principal de renvoyer à la normalité les sacrifices consentis par ce pays pour les libérer. Les cimetières militaires américains sur notre sol devraient donner à méditer. Comment ne pas avoir eu le front rougi par la honte et le dégoût devant la vue de milliers de manifestants arborant sur leur tee-shirt d’insultants « US Go Home » lors des deux dernières visites du président Bush en Normandie, sur le lieux où tant de « boys » périrent pour que la France fût libre ? Les Français cherchent également à s’aveugler devant un autre élément : les bienfaits de la prospérité dont ils jouissent résultent de la force de protection du bouclier militaire américain, qui leur épargna l’asservissement des Polonais ou des Roumains, devenus des satellites colonisés par l’URSS. La fonction psycho-politique de l’anti- américanisme apparaît: permettre à la volonté inconsciente d’oublier que les Français sont libres et prospères grâce à l’engagement des Etats-Unis, de prendre le dessus sur la vérité.

Apparu pendant la guerre froide en soutien à l’URSS, l’anti-américanisme de gauche persiste. La disparition des tyrannies communistes n’a pas suffit à le terrasser. Il s’est même réincarné dans une non-opposition à l’islamisme, aux tyrannies appuyées sur l’islam (préférant, aujourd’hui comme hier, un totalitarisme à la démocratie américaine sous le fallacieux prétexte que l’islam est la religion des pauvres comme hier le communisme était la politique des pauvres). L’anti-américanisme est toujours la politique du pire. Une bonne partie de l’opinion française (de la gauche, hélas, des syndicats, du monde culturel) a intériorisée comme un impératif l’affirmation de l’ayatollah Khomeyni voyant dans les USA « le grand Satan ».

La paresse intellectuelle, s’appuyant sur la place des religions, cherche à renvoyer dos-à-dos l’Amérique et ses ennemis actuels, Bush et Ben Laden. Avec une malhonnêteté stupéfiante, certains présentent alors cet affrontement sous les traits d’une guerre entre deux fondamentalismes équivalents. Certes les lobbies fondamentalistes chrétiens ont une influence politique excessive aux USA ; cependant, ils ne remettent en cause ni pluralisme religieux, ni la démocratie. Si le religieux influe sur la politique américaine, il ne structure pas la société de façon totalitaire. La religion en Amérique a accédé à l’âge démocratique ; on décrit les lobbies comme intégristes, mais ils n’empêchent pas toutes les religions de coexister.

Enfin,  l’Amérique exerce ce que la France et l’Europe hésitent à exercer : la politique. L’Europe se croit post-politique : elle vit dans le mirage de la fluidité et de la paix perpétuelle, l’illusion de l’absence d’ennemis comme si elle était, pour reprendre une formule d’André Glucksmann, un gigantesque « camp de vacances ». Elle vit comme un Club Méditerranée – en vacances de la politique, en vacances de l’histoire. Par politique entendons: souveraineté, vision planétaire géopolitique et géostratégique, perspectives à long terme, usage de la force quand cela s’avère nécessaire. La nation, l’Etat, la souveraineté, voilà des mots encore doués de sens pour tout Américain, du plus modeste au président. Aux yeux de ce peuple, ces mots continuent d’incarner, imperturbablement et souvent avec grandeur, des valeurs délaissées par les Européens. Dans l’hexagone, les concepts de « nation » et d’ « Etat » sont renvoyés à la ringardise. La France, comme l’Europe en générale, se veut « post-nationale » et « post- étatique » autant qu’elle se veut « post-politique ». Or, les USA se signalent par une originalité : le libéralisme et l’affirmation forte de l’Etat s’articulent. Contrairement aux apparences, l’Etat, du fait de l’attachement populaire à la souveraineté, ne s’y trouve pas discrédité par principe. Quant à la nation, tout la valorise : le patriotisme rassemble le peuple américain entier dans une unanime fierté. Alors qu’en France, les enseignants s’excusent d’être soumis à l’obligation d’apprendre aux écoliers l’hymne national, tenu pour un anachronisme réactionnaire, aux USA c’est avec fierté qu’ils s’acquittent de cette tache.

On le voit : les racines de l’anti-américanisme sont multiples. Mais toutes se laissent regrouper sous la catégorie de « passion ». Il s’agit d’une passion – au pays de la raison cartésienne –, et même d’une passion particulière : la haine, modèle, selon Spinoza des « passions tristes ». Manquant aussi bien à la raison qu’à la gratitude, l’anti-américanisme ne fait pas reproche aux Américains de ce qu’ils font, mais de ce  qu’ils sont ! Loin de n’être que de la critique, le conformisme anti-américain est une haine ontologique. Cette passion triste fournit à l’anti-américanisme la même structure que l’anti-sionisme : haïr un Etat pour son existence même. Elle ne cible pas telle ou telle décision politique particulière de la Maison Blanche, ne reconnaît jamais aucun bienfait aux USA; elle déteste l’Amérique pour ce qu’elle est.

Robert Redeker pour La Libre Belgique le 30 octobre 2004
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Lundi 25 août 2008

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Un lieu commun partout répété dénie aux Jeux Olympiques le statut d'événement politique. Est alors supposée l'existence d'une pureté extrapolitique du sport et de sa manifestation la plus spectaculaire, les J.O. Certains esprits suggèrent même que la politique cherche à détourner les J.O. - le sport en général - à son profit. N'est-ce pas une erreur perspective ? Quels sont les moments les plus importants - et les plus émouvants - des Jeux Olympiques ? Chacun répondra : les cérémonies de remise des médailles. Elles constituent le cœur du dispositif olympique. Elles vont jusqu'à faire couler des larmes, aux athlètes, au public et aux téléspectateurs. L'essence de l'olympisme s'y concentre.

On hisse les drapeaux. On joue les hymnes nationaux. Les athlètes prennent une pose proche du garde-à-vous. Drapeaux et hymnes nationaux sont les réalités les plus politiques qui soient. On accepte de mourir pour le drapeau. Dans les guerres, les vainqueurs obligent les vaincus à se soumettre à leur drapeau. Le 2 mai 1945 un soldat russe plante le drapeau rouge sur le Reichstag, à Berlin. Le drapeau est le symbole de l'existence politique d'un peuple. Autrement dit, le moment suprême des jeux est un moment saturé de politique. À l'heure de leur triomphe, les athlètes viennent s'inscrire dans une sacralité de type politique. C'est une chose assurée : les Jeux Olympiques sont d'essence politique.

Qu'attend le public ? Qu'attendent les milliards de téléspectateurs ? Avant tout ceci : la victoire des sportifs de leur nationalité. Ils souhaitent que, grâce à l'exploit de tel ou tel athlète, ce soit le drapeau de leur pays qui monte au plus haut, caressant le ciel, que ce soit leur hymne national qui vienne supplanter tous les autres. Du fond de leurs tripes, ils souhaitent se sentir supérieurs au monde entier, par procuration, l'espace de quelques heures. Ici, l'attente du public se résume dans l'espérance de vivre un moment grégaire, la régression à une tribalité archaïque comme ce fut le cas en France au soir du 12 juillet 1998. L'attente des spectateurs est bien de nature politique.

Politiques par nature, les J.O. s'inscrivent également dans des perspectives politiques beaucoup plus larges. Ils sont à la fois de la politique intérieure et de la diplomatie internationale.

Politique intérieure : les J.O. sont censés créer une unité, effacer toutes les différences et toutes les oppositions au sein d'un peuple, neutraliser, pour le plus grand bonheur du gouvernement, l'esprit critique. Dans tous les pays, à des degrés divers, sur des modes plus ou moins nuancés, les J.O. sont un bâillon muselant l'intelligence critique. Cette année, en Chine, ils procurent au régime l'occasion d'un bourrage de crâne intensif, rappelant les épisodes totalitaires, cherchant à transformer tout un pays en une secte acéphale. L'essentiel pour les dirigeants a toujours été d'éviter le boycottage : Hitler est sorti grand vainqueur des J.O de Berlin en 1936, et le général Videla de la Coupe du monde de football en Argentine en 1978 parce que ces événements n'ont pas été boycottés. Légitimés par l'universelle participation des sportifs, leur complicité passive, Hitler et Videla ont pu poursuivre leurs crimes en toute tranquillité.

Politique extérieure : l'organisation des J.O. est un élément de prestige diplomatique qui accroît le poids d'un État dans les rapports de force internationaux. Les jeux immunisent contre certaines représailles, certaines pressions venues d'autres États. Le pays organisateur en sort plus fort - sauf l'URSS en 1980 à cause du boycott de certaines nations du monde libre. Les États communistes de naguère, surtout les défuntes URSS et RDA, s'appuyaient sur la gloire olympique pour masquer la nature inhumaine de leur politique. Elle était destinée à substituer, aux yeux du monde, un leurre - l'image trafiquée du « socialisme réel » - à la connaissance de la terrifiante réalité.

À l'heure de la remise des médailles, les compatriotes des vainqueurs communient, les yeux souvent embués et la gorge serrée, avec les champions et avec leur peuple tout entier. Le drapeau et l'hymne, ces symboles politiques, servent de point d'appui à un débordement d'effusion affective. Il s'y produit un phénomène collectif étrange : la fusion de l'émotion et de la politique. La victoire du champion national produit une émotion politique. Elle fait naître le risque d'engendrer, ne serait-ce que pour quelques semaines, une politique émotionnelle. On le voit : contrairement aux apparences, les Jeux Olympiques sont de part en part un événement politique, au même titre que l'élection présidentielle aux États-Unis ou une révolte au Tibet.

Robert Redeker pour La Dépêche du Midi le 10 août 2008

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Mercredi 16 juillet 2008
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Le baccalauréat, qui fut notre mythe républicain, a changé en faisant irruption dans l’ère des masses: entre la notation administrative (dictée par la bureaucratie ministéro-rectorale) et la notation doxale (dictée par l’opinion), toutes deux ordonnées à des fins politiques, la notation pédagogique, qui ne sanctionnait qu’un niveau scolaire, a fini par disparaître. Le pédagogique (le niveau scientifique et littéraire atteint par les candidats) figure le continent englouti de cet examen. La note attribuée par l’examinateur doit désormais s’insérer dans des grilles statistiques décidées avant la lecture des copies. La raréfaction des redoublements dans l’enseignement secondaire (et leur suppression en classse de Première), l’effondrement des exigences intellectuelles, entraînent que beaucoup de candidats passent le bac avec un niveau très inférieur à ce qu’on pourrait attendre; cependant, par nécessité politique, par impératif social, par raison démagogique, il importe qu’une bonne partie d’entre eux soient déclarés admis.

Le mot « baccalauréat » continue de renvoyer dans notre culture nationale à un mythe; pourtant la réalité que recouvre ce mot se situe à mille lieues de celle qui inspira le mythe. Fatigué, en bout de course, sorte de fantôme sans âme, le mythe exténué du bac fausse la perception de la réalité contemporaine de cette épreuve; à cause de lui, de l’ombre portée par son prestige passé, ce n’est jamais la même chose que professeurs, élèves, technocrates, journalistes, politiques, sociologues, hommes de la rue, visent quand ils parlent du « baccalauréat ». Il y a dans les têtes autant de baccalauréats, tous imaginaires, que de discours sur cet examen. Le bac est devenu bien autre chose que cet idéal d’étiage intellectuel qui en justifiait le mythe: il s’est transformé en une image médiatique produite par l’institution scolaire en direction de l’opinion, en un baromètre tout aussi médiatique de la valeur d’un système (les statistiques chiffrées concernant son taux de réussite jouent pour les lycées et le ministère un rôle analogue à celui que joue la publication indéfiniment répétée des cours de la bourse pour la politique économique du gouvernement), en une soupape sociale de sécurité face à l’exclusion, en un parking d’attente minimisant les chiffres du chômage. Un mythe qui ne correspond plus à rien, qui a perdu sa raison d’être, sa sève: le mythe anémié du bac rejoint dans l’obsolète des croyances comme la transsubtantiation.

Le système choisit pour l’instant de sauver les apparences du bac. La valeur du système scolaire se démontre à la fois par son efficacité dans l’augmentation du nombre des bacheliers et par l’existence, qui doit être à la fois comprimée au maximum et significative, de recalés. Sauver l’apparence du bac -alors que plus personne ne croit en son contenu- implique que tout en satisfaisant l’opinion par des taux de réussite élevés on fabrique dans le même temps des recalés. Le bac n’a plus d’autre objectif que de permettre au système de se mettre en scène et de se confirmer publiquement (il est l’autoconfirmation spectaculaire du système scolaire). Il est aussi bien l’image publique du système que sa campagne parapublicitaire.

Les examinateurs du baccalauréat accomplissent leur tâche dans la souffrance d’une déchirante contradiction: d’une part, il leur faut remplir le plan ministériel et admettre vaille que vaille le plus grand nombre possible d’impétrants, d’autre part, il leur faut maintenir la fiction de l’examen, ce qui ne se peut qu’en collant un certain nombre de candidats. La première nécessité doit faire paraître l’efficacité du système scolaire quand la seconde doit entretenir au détriment des collés la croyance sociale dans le sérieux de cet examen. Ce raz-de-marée de la réussite se paie au prix de la mise en condition de l’opinion, de l’affaissement du niveau intellectuel exigé, des pressions de toutes sortes sur les examinateurs, de l’injustice dans la sélection des recalés, bref, de la substitution à la note pédagogique jugeant le niveau atteint par le candidat d’une note administrative et au fond politique destinée à présenter devant l’opinion un ersatz d’évaluation d’une système scolaire. L’évaluation des candidats n’est plus l’objectif principal du baccalauréat. L’essentiel est ailleurs: le système scolaire organise le baccalauréat afin d’y procéder à son autoévaluation publicitaire.

Comment sélectionner moins de 25% d’échec? Jadis les choses étaient simples: il s’agissait de sélectionner les meilleurs. Aujourd’hui la problématique de la sélection se trouve renversée: il s’agit de trouver un quota implicite d’élèves à refuser. Avant, on examinait pour dégager de la masse ceux qui étaient dignes d’obtenir le premier grade de l’enseignement supérieur; de nos jours, l’examinateur consacre beaucoup d’énergie à repérer ceux qui méritent d’être collés. Non plus sélectionner les meilleurs, puisque les trois-quarts des candidats sont admis, mais sélectionner ceux qui ont un profil de looser. La méritocratie bachelière a été submergée par une médiocratie qui peine à trouver sa frontière inférieure. Le grand problème de cet examen n’est plus de définir la réussite, il est de rendre possible l’échec.

Qu’est-ce qui distingue la foule des admis de cette petite minorité lumpenlycéenne qui se retrouve « collée »? Il n’y a aucun principe de justice objective qui tracerait la frontière entre l’admission et l’échec: -la grande majorité des collés n’est pas scolairement plus faible qu’une bonne partie des admis, dont l’insuffisance scolaire est effrayante. L’intuition, les supputations sur le futur, un coup d’oeil sur le livret scolaire dont il importe de décrypter la langue de bois, tiennent lieu de règle de jugement. C’est, dans l’empirisme le plus approximatif, la bonne volonté des jurys, leur état d’énervement ou leur euphorie, qui fait la différence. Ainsi ai-je fait obtenir le bac littéraire à une candidate au livret scolaire calamiteux, aux résultats désastreux, à l’absentéisme chronique -mais dont j’appris qu’elle attendait un enfant d’un ami envoyé en prison pour quelques mois, qu’elle avait été expulsée de son appartement début avril, que sa sous-alimentation mettait en danger le développement du foetus; au lieu de parler d’Aristote et de Spinoza, notre oral roula sur les techniques du métier de « tatoueuse » qu’elle souhaite exercer, sur l’univers carcéral, sur la police, sur la marginalité. Elle n’obtint pas un bac pédagogique, elle obtint, chose fréquente, un bac social. En revanche, je suis persuadé que j’ai contribué à l’échec de candidats d’un niveau scolaire supérieur à celui de cette jeune fille, mais dont ni la personnalité ni l’histoire ne me firent pareille impression.

Il faut des sacrifiés du succès pour que ce succès soit socialement vécu comme tel ! Certains candidats doivent être sacrifiés à cette campagne publicitaire qu’est le baccalauréat, substitut annuel d’une authentique évaluation du système scolaire. Un collé est dans la plupart des cas (c’est-à-dire en étant aussi mauvais candidat qu’une forte proportion d’admis) un  sacrifié. Sacrifié à l’image que l’on veut répandre du baccalauréat: un examen difficile réussi par le plus grand nombre. Sacrifié au mythe caduc du baccalauréat, cette chose morte depuis que les gouvernements se sont lancés dans la démagogie scolaire -autrement dit: sacrifié au fantôme du baccalauréat. Sacrifié à l’examen nécrosé sur lequel repose la campagne autopromotionnelle de l’institution. Sacrifié à l’autosatisfaction et à la popularité des politiques et des technocrates qui veillent sur l’Education Nationale. Sacrifié à la tranquillité d’une opinion à laquelle il ne convient pas de donner un sujet de mécontentement supplémentaire. Le baccalauréat se présente comme un gigantesque et coûteux décor en trompe l’œil pour une sordide comédie dans lequel le pédagogique n’est plus que le texte d’une mise en scène assurée par les nécessités du politique et du technocratique. La frontière entre collés et reçus y est tout simplement celle -injuste- du sacrifice à l’institution scolaire, laquelle est cependant aujourd’hui vidée de contenu vouée qu’elle est à des objectifs pédagogiquement inavouables.

Robert Redeker pour Le Monde le 20 juilet 1996
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Dimanche 4 mai 2008

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Le meurtre d’Ilan Halimi est un révélateur. Toutes les enquêtes mettent en évidence la forte présence de l’antisémitisme dans les banlieues. Cependant, cet antisémitisme ne prend pas nécessairement la forme d’une théorie élaborée, comme ce fut le cas chez certains penseurs, classables à l’extrême-droite, au cours du siècle passé. Dieudonné, habile à exploiter de sombres ressentiments, n’est pas un intellectuel. Il ne s’agit pas non plus d’un antisémitisme de parti politique, ni d’un antisémitisme d’Etat, venu d’en haut. Au contraire : les partis politiques institués et l’Etat condamnent l’antisémitisme. C’est un antisémitisme sociétal, l’antisémitisme d’une partie de la société, chérie par l’extrême gauche, les banlieues. Bref, la composante antisémite du “ gang des barbares ” est un  antisémitisme de lumpenprolétariat.  Comment l’analyser ?

L’action du “ gang des barbares ” est l’explosion d’une bombe composée de deux éléments circulant à l’air libre dans l’univers des cités banlieusardes : un antisémitisme (répercutant le  très virulent antisémitisme du monde arabe, où le négationniste Roger Garaudy est tenu pour un phare de la philosophie et où les Protocoles des Sages de Sion sont un best-seller) et un  nihilisme.

Cet antisémitisme se nourrit, viscéralement, sans aucune théorisation, de deux séries de clichés : les stéréotypes concernant le Juif et l’argent, et ceux concernant le Juif et le complot. L’assimilation du Juif et de l’argent, aujourd’hui reprise dans les banlieues, plonge ses racines dans l’antisémitisme chrétien traditionnel et dans le socialisme utopiste du XIXème siècle. La gauche fut, en France, partiellement antisémite jusqu’à l’affaire Dreyfus. Le promoteur du mot “ socialisme ”, Pierre Leroux, écrivit, parallèlement à d’autres, un texte titré “ Les juifs, rois  de l’époque ”. D’anciens communards prirent parti contre Dreyfus au motif que le Juif représente le capital, le lucre et la banque. Le virus de cet antisémitisme de gauche traîne encore dans les banlieues, réactivé par la propagande propalestinienne. Dans La Foire aux illuminés, Pierre-André Taguieff a mis en évidence un élément essentiel pour comprendre la prolifération de l’antisémitisme banlieusard :la littérature à la mode actuellement (Da Vinci code), des séries télévisées (X-files), l’ufologie, les délires sur les  sociétés secrètes, ainsi que de nombreux jeux vidéos accoutument les esprits à penser, de façon simpliste, selon le schème du complot mondial (“ on nous cache tout, on nous dit rien ”). Altermondialistes, propalestiniens et islamistes jettent de l’huile sur le feu conspirationniste : un axe américano-israélien comploterait contre l’ensemble de l’univers, mettant l’humanité elle-même en danger ! Dans l’inconscient collectif, le Juif figure le modèle  du comploteur.

Le nihilisme – engendré par l’évidement de l’existence observable dans toutes les sociétés de consommation -, s’est montré à l’œuvre lors de la flambée des banlieues à l’automne 2005. Il faut, à la suite de Nietzsche, rappeler la formule du nihilisme : plus aucune valeur ne vaut par dessus les autres, toutes les valeurs supérieures se déprécient. Quand toutes les valeurs se sont effacées, la violence gratuite (c’est-à-dire non-ordonnée à un sens) devient la seule valeur. Les propos antisémites du “ gang des barbares ” ne constituent pas un discours, à la différence des théories antisémites de naguère ; ils ne sont pas même de l’ordre du slogan dans la mesure où aucune image d’une organisation désirée de la société, fût-elle abjecte, ne s’en détache.

Produit de l’histoire culturelle de l’Europe, le nihilisme est la marque de notre époque. Il se traduit ainsi : consommer, acheter, zapper, sont devenus les buts de la vie. La consommation passe pour la raison d'être de l’existence. Partout se manifeste une définalisation de la vie humaine : tout sens de la vie s’est perdu au profit du fétichisme de la consommation, tout horizon transcendant à été remplacé à par l’économie. Nos contemporains jugent la politique elle-même par le niveau de vie, le taux de chômage et la consommation. Bref, le nihilisme contemporain, qui dans les banlieues rencontre l’antisémitisme, est inextricablement lié à un type consumériste de société.

La consommation suppose l’occultation de la dimension du renoncement et du sacrifice de soi au profit de la satisfaction illimitée et immédiate des désirs personnels. Tout devoir est un frein à la consommation : d’une part, il place des valeurs au-dessus de la vie économique, d’autre part il ralentit le circuit économique en refusant de soumettre l’existence au caprice de l’instant présent. L’effacement de la notion de devoir derrière l’exigence d’une extension indéfinie de tous les droits centrés sur la satisfaction des désirs immédiats de l’individu engendre le nihilisme sous la forme suivante: la jouissance individuelle devenue le but de l’existence en société. Le devoir n’est pas compatible avec l’instantanéisme induit par le téléphone portable ou Internet. En promouvant l’instant, l’immédiat, la consommation, la concurrence effrénée entre tous, l’économisme à tout crin décivilise. Loin de se limiter aux banlieues où il prend une tournure violente, où il rebarbarise, le nihilisme mine la société entière.

Un index pour échantillonner ces ravages : à chaque enquête sur les personnalités jugées par nos compatriotes comme les plus marquantes, on ne rencontre que des bonimenteurs, saltimbanques, sportifs, tous insignifiants. On n’y rencontre pas de nom faisant vraiment civilisation, destiné à demeurer dans l’histoire de la culture : pas de savant, pas de créateur artistique, personne du Collège de France, pas de mathématicien. Le nihilisme –comme cet exemple le montre – est la corruption du bon sens. Il n’atteint donc pas seulement les banlieues, mais également les zones pavillonnaires et les centre-villes.

La particularité de l’antisémitisme échantillonné par le crime du “ gang des barbares ” réside dans sa gratuité. S’il est renforcé par des clichés, il n’exprime aucun programme. Haine pure, il est une haine sans but. Cet antisémitisme là n’est pas, pour ceux qui l’utilisent, une cause à défendre, à illustrer ou à promouvoir, comme ce l’était pour les sinistres criminels de la Nuit de Cristal, ou les faussaires négationnistes comme Rassinier et Faurisson. Bref, ce n’est pas un antisémitisme politique. Généralisé à toute la société - maladie mortelle d’une “ société à la dérive ”, pour reprendre un syntagme de Cornelius Castoriadis - le nihilisme, dans les banlieues, trouve dans l’antisémitisme (un antisémitisme déthéorisé, aussi vide que le nihilisme lui-même) un détonateur. La barbarie du meurtre d’Ilan Halimi rend visible ce qu’en général la fausse santé de la prospérité économique et du développement des technologies de la communication masque : une maladie de la civilisation.

Robert Redeker pour L'Arche en mars 2008
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Dimanche 13 avril 2008

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Laisser les propos de Marion Cotillard sur le 11 septembre à leur insondable sottise serait une erreur. Ils offrent un puissant amplificateur à « la théorie du complot », donnant de l’écho à un phénomène social. Exprimant des opinions largement répandues, ces divagations ne relèvent pas d’un éclair d’imagination délirante. Il importe donc de les analyser.

L’autodésignée « théorie du complot » se ramène à la vision délirante selon laquelle la réalité, jusque dans ses détails, fait l’objet d’une manipulation occulte dont la vérité est délibérément masquée à l’humanité. Ce conspirationnisme se développe à partir d’un usage dément du principe du doute. Elle prend la forme d’une croyance affirmant qu’on ne doit rien croire de ce qui nous (l’immense majorité des citoyens) est dit. Elle pose l’incroyance radicale en toute vérité établie comme norme. En apparence, il s’agit d’une négation généralisée: nier par principe toute vérité attestée par des procédures reconnues et diffusée par les canaux habituels. En réalité cette négation masque une double affirmation : d’une part, affirmer que toute vérité officielle, fût-elle inscrite dans les livres d’histoire comme le débarquement sur la lune, n’est que mensonge, d’autre part affirmer que la vérité cachée est le contraire de ce qu’on nous dit.

On nous dit que Coluche est mort d’un accident, le vrai est qu’il a été assassiné ! On nous dit qu’Al Qaïda a commis le crime du 11 septembre, le vrai est que ce sont les Américains qui en sont les auteurs ! On nous dit que l’homme a marché sur la Lune ! Mensonge ! La preuve ? Cette fable profite aux Américains ! La dialectique conspirationniste refuse de croire la vérité/affirmation attestée, contre-affirmant que la vérité est l’exact contraire.  Cette dialectique ne s’alimente que de quelques détails insignifiants mis en exergue au titre de preuve. Rien de plus dangereux que ce tour d’esprit ! On y reconnaît la logique négationniste. Le succès dans les masses de cette façon de raisonner faux, conduisant à tenir pour vérité le contraire de la vérité dès lors que celle-ci est officielle, ne laisse pas d’inquiéter – c’est exactement ainsi qu’argumentent en effet les négationnistes, ces  autres faussaires de  l’histoire.

On devine les avantages narcissiques de la croyance dans cette théorie : son adepte s’épanouit dans le sentiment de détenir un secret d’une extrême importance. Il jouit d’en savoir plus que les plus grands savants, que des intellectuels reconnus, des professeurs au Collège de France et des prix Nobel. Il n’a pas eu à produire d’efforts pour s’élever au-dessus des sommités scientifiques, il lui a suffit d’appliquer une disposition d’esprit : le rejet de toute vérité affirmée officiellement. Dans cette négation triomphe le ressentiment contre les élites de la connaissance et se déploie une figure contemporaine de l’anti-intellectualisme. Plus gratifiant encore : l’adepte de cette théorie éprouve l’ivresse d’avoir réussi à déjouer un piège collectif, dans lequel l’humanité ordinaire tombe. Il se découvre plus malin que le conspirateur qui, sous des guises diverses, trompe l’humanité depuis des siècles ! Ce savoir fait grandir en lui la jouissance d’appartenir à une élite de la connaissance, une aristocratie intellectuelle inversée.

La « théorie du complot » ne vit que d’un fantasme : la manipulation occulte. Cette obsession croît exponentiellement : plus la vérité est importante, plus elle est cachée et plus complexes en sont les manipulations D’où Dan Brown : l’Eglise s’est constituée pour cacher la vérité sur le Christ. Le conspirationnisme a sa méthode : pour trouver la vérité cachée, il faut tout simplement croire le contraire de ce qui est officiel. Il n’y a pas de preuves ! C’est qu’elles ont été dissimulées par les conspirateurs! L’absence de preuves manifestes constitue un argument en faveur de la conspiration. Cette théorie dénonce aussi les manipulateurs. Pour Dan Brown, c’est l’Eglise qui tient ce rôle. Généralement ce sont les Juifs. La négation du caractère terroriste des événements du 11 septembre voit les Juifs (appelés américano-sionistes) derrière la manipulation. Nier l’événement du 11 septembre, c’est affirmer la culpabilité américano-sioniste. Quand elle pose la question « à qui profite le crime ? », cette répond : « aux américano-sionistes », « à Israël » ! Il y a des variantes : à la banque, à l’argent apatride, ces métaphores du Juif. Les versions contemporaines de la « théorie du complot » se coulent  dans une matrice : les Protocoles des sages de Sion

La théorie du complot est un ersatz des grands récits concernant le destin de l’humanité. Contre-grand récit, elle est une storytelling. Pouffer de rire devant son énonciation reste trop court. Sa parenté avec les Protocoles des sages de Sion, son identité de structure intellectuelle avec la logique négationniste incitent à la méfiance: la théorie du complot est l’un des viscères réparés, renouvelés, du ventre d’où est sorti jadis la bête.

Robert Redeker pour Le Monde le 30 mars 2008
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Mardi 4 mars 2008

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undefined Télévisions, radios, journaux abondent de reportages sur la vie privée des politiques, des têtes couronnées, des stars de la mode, du cinéma, de la chanson, du sport. Parallèlement, abandonnant toute pudeur, des anonymes, croyant ainsi se hisser à la hauteur des V.I.P, étalent, entre Delarue, les psy-shows et la téléréalité, leurs petits secrets d’alcôve. Notre société oscille entre l’exaltation, de la protection de la vie privée et sa spectacularisation. Comment expliquer cette contradiction ?

La vie privée, dit-on, est constituée par ce qui dans nos existences ne regarde pas les autres. Lieu de l’intime et du secret, elle tissée par ce que nous faisons et pensons une fois la porte de nos domiciles refermée. Elle est l’espace privatif – celui dont on prive les autres – de la vie. Elle est le refuge de l’élémentaire et de l’animal : nourriture, amour physique, repos, sommeil, déjections, reproduction. La part animale de notre être satisfait ses besoins dans la sphère de l’existence privée. Ces limitations sont de construction récente : au XVIIIème siècle, le Duc de Saint-Simon observe que Mme la Duchesse d’Orléans, épouse du Régent, faisait sentir qu’elle était « petite-fille de France jusque sur sa chaise percée ».
            
Le privé est l’ensemble des activités dont on n’a pas à rendre compte à la société. Le salarié doit rendre compte de son travail. L’entrepreneur de sa stratégie. Le philosophe de ses idées. Le soldat de l’emploi des armes. Le policier de l’autorité que la société lui délègue. Le Président de la République doit rendre compte de son action politique. Mais ni les uns ni les autres n’ont à rendre compte publiquement de leurs préférences alimentaires, de leurs amours et désamours, de leur intérêt pour la Star’Ac ou de leur penchant pour le jeu. Cette ligne de démarcation traduit la conception de l’homme propre à l’âge bourgeois dans lequel nous sommes entrés avec la Révolution française.
            
Que voit l’indiscret qui regarde par le trou de la serrure ? Qui se délecte des rubriques « people » ? Pas la différence des hommes, la grandeur de quelques uns, mais ce minimum domestique dans lequel tous les hommes se confondent. Le voyeur se voit lui-même dans l’autre. Le valet de chambre se rassure : le grand homme lui ressemble. Ce qui rend un être humain intéressant, par quoi il se distingue et s’élève au-dessus des autres – son œuvre, son action, son travail – est public. Pasteur ou Einstein intéressent par leurs travaux ; dans la vie privée, ils ne furent qu’ordinaires. Tout le monde a des amours, qu’on soit Napoléon ou qu’on soit Dupont ! Mais des deux, seul Napoléon a été un grand homme ! De fait, le plus secret – cette partie de l’existence que nous protégeons par les barrières de la vie privée - est aussi le plus commun, le plus ordinaire, si bien que le secret, ici, n’est que d’apparence. L’extraordinaire des humains est public, le banal est privé. Ce qui est mystérieux, ce n’est pas la vie privée, que tous les hommes partagent en commun en se la cachant réciproquement, c’est la grandeur, qui transforme certains de nos congénères en exceptions : héros, saints, créateurs. Il y a donc un faux mystère de la vie privée et un vrai mystère de la grandeur. 

Pourquoi cette curiosité publique pour la vie privée d’autrui, celle des personnes remarquables, quand chacun peut en deviner par comparaison avec soi la teneur? Selon Tocqueville, la passion des peuples démocratiques est l’égalité. La démocratie supporte mal la grandeur dont elle a pourtant, comme toute société, besoin. Sans grands hommes, pas de société ! Pas de créateurs, pas d’entrepreneurs, pas de dirigeants ! Pas de capitaine pour tenir la barre ! Pas d’artiste ni d’industriel ! Sans hommes et femmes d’exception, aucune vue de l’avenir ! La négation de la grandeur et de l’inégalité plongerait la société dans le nihilisme. La mise en scène, à laquelle la foule accourt, de la vie privée des grands hommes est le compromis que passe la démocratie avec l’inégalité pour la rendre supportable. Elle est la revanche de la vie ordinaire sur la vie exceptionnelle.
 
Voici la loi de la spectacularisation de la vie privée : ramener le supérieur à l’inférieur, le grand au banal, l’extraordinaire à l’ordinaire. Elle est la rançon que l’égalité démocratique fait payer à l’exception pour lui permettre de continuer d’exister. Son étalage médiatique établit une égalité paradoxale entre les humains : le prince a des maîtresses, des ennuis avec ses fils, une belle-mère, des phlegmons et peut-être des hémorroïdes. Lié à la passion démocratique de l’égalité, ce spectacle, où se joue aussi le ressentiment de la masse contre les élites, est le prix à payer pour l’acceptation de la féconde inégalité.

Robert Redeker pour La dépêche du Midi le 10 février 2008
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Mardi 26 février 2008
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undefined Pendant des siècles, la liberté d'expression fut bâillonnée par des Etats, des institutions, des Eglises. En France, durant les périodes les plus sombres de l'Ancien Régime, l'Eglise et l'Etat se donnaient la main pour étouffer toute velléité d'expression émancipée des dogmes. Au XVIIe siècle, Descartes se sentit contraint de ne point rendre publique son approbation des idées de Galilée. En plein XVIIIe siècle, le Chevalier de la Barre fut exécuté pour crime d'impiété : il n'avait pas salué le passage d'une procession. Les totalitarismes du XXe siècle — fascismes, nazisme, communismes — ont poussé la guerre contre la liberté d'expression jusqu'à un point encore jamais atteint. C'est au moyen de la lutte contre les formes étatiques et cléricalo-étatiques d'oppression que la liberté d'expression est parvenue à s’installer dans l’histoire. La problématique est-elle la même aujourd'hui que du temps de Voltaire, ou du temps de la séparation de l'Eglise et de l'Etat ? En nous référant exclusivement à cette Histoire, ne courons-nous pas le risque de nous rendre aveugles à certaines mutations des offensives contre la liberté d'expression ?
 
De l’Histoire est née une propension à situer les obstacles à la liberté d'expression uniquement du côté des pouvoirs institués. Or, en ce début de XXIe siècle, le problème se pose en des termes nouveaux. Alors que cette liberté a été inscrite dans le droit par de nombreux Etats, des mouvements à l’œuvre dans la société civile réclament sa limitation. Un préjugé tient ces associations pour des contre-pouvoirs. La méfiance — si ce n'est la haine — de la culture contemporaine à l'égard des pouvoirs de forme classique conduit à valoriser, encenser, vénérer tout supposé contre-pouvoir. Jamais on n'envisage que celui-ci pourrait se montrer oppressif. Jamais on n'envisage qu'il pourrait dresser des barricades pour s'opposer aux libertés. On oublie ainsi que la loi est également faite pour libérer les hommes de la pression sociale. Pourtant, les poursuites engagées — qui, fort heureusement se sont révélées vaines — contre le grand livre de l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, “ Les Traites négrières ”, proviennent de semblables associations.
 
Une nouvelle forme de conformisme surgit. Autrefois oppressée, la société menace de devenir oppressive. D'émancipatrice qu'elle était au siècle des Lumières — en arrachant des libertés à l'Etat —, la société, éclatée en associations, communautés, groupes, lobbys, se révèle désormais dangereuse pour ces mêmes libertés, Ainsi le blasphème, l'éloge de la tabagie et l'islamophobie pourraient, sous la pression d'associations, devenir prochainement des délits. Les associations qui placent en leur cœur l'identité, le respect et la reconnaissance se battent, parfois à leur insu, pour une limitation de la liberté.
 
La liberté d'expression implique le droit de déranger les associations, les corporations, les communautés, les Etats et les personnes. Mieux, la liberté d'expression s'accompagne du devoir de déranger. Or, la croyance contraire s'est répandue : la liberté d'expression se ramènerait au droit de dire et d’écrire des choses qui ne dérangent, ne choquent, ni ne blessent personne. Elle ne se conçoit que sur mode soft. De nombreuses associations — celles qui s'en sont prises à Charlie Hebdo, par exemple — voient dans la liberté d'expression le droit de dire ce qui ne les dérange pas. Il est recommandé — par l'idéologie ambiante, l'air du temps — de ne point s'en servir jusqu'au bout. Sur un site Internet, un professeur de philosophie a parfaitement condensé cette timidité : “ Robert Redeker a abusé de la liberté ”. Adhérer à cette formule, c'est postuler que la liberté d'expression doit demeurer une liberté simplement formelle, muséifiée, ne bousculant rien ni personne.
 
La liberté de déranger — épine dorsale de la liberté d’expression — suppose la capacité de se laisser déranger. Définissons la tolérance comme étant cette capacité. Est tolérant l’homme, le groupe, la théorie, qui se laisse déranger. Comme une pièce de monnaie, la liberté d’expression a deux faces solidaires : d’un côté, elle élève le dérangement au rang de devoir, quand, de l’autre, elle exalte la tolérance, l’accueil du dérangement.  
 
Polémos — le conflit — est le véritable père de la démocratie. La démocratie repose sur la reconnaissance du conflit comme fondateur. La démocratie suppose la permanence et la nécessité de la division conflictuelle. Rien de plus paradoxal que la démocratie : en elle, ce sont les conflits qui tissent le lien politique. Un régime démocratique ne tient que parce qu'on s'y déchire publiquement. La liberté d'expression est liée à tous les conflits qui structurent la démocratie, en particulier à la guerre des idées. Elle est liée à leur choc — au combat de titans, véritable gigantomachie, que les idées se livrent. En décrivant sa plume comme une épée, Jean-Paul Sartre se situait au coeur de la politique démocratique. Le parricide — assassiner Polémos, au nom de la convivialité — reviendrait à assassiner la démocratie.
 
Appelons conformisme la disposition psycho-politique qui récuse le conflit. Il travaille à clore l'histoire de la liberté d'expression. Qui sait si, sous la pression de ce conformisme, des associations n'auront pas réussi à faire de l'éloge du tabac un délit pénal ? Qui sait si d'autres n'auront pas réussi à transformer en délit de racisme le rappel de la traite musulmane des noirs ? Ou en négationnisme l'insertion de cette traite dans un cadre plus large ? Qui sait si signaler les aspects positifs de la colonisation ne sera pas demain un délit ? Masquant des intérêts partiels et des points de vue égoïstes sous un océan de bons sentiments, le conformisme réduit comme peau de chagrin la liberté d'expression. Ce n'est plus un conformisme de classe, à l'instar du conformisme bourgeois de jadis, ce n'est plus un conformisme politique, imposé d'en haut, c'est un conformisme sociétal. Disons sociétal plutôt que social : c'est une nouvelle idolâtrie de la société, et non du social, qui alimente ce conformisme. Celui-ci rend compte aussi bien de la lâcheté des institutions démocratiques que de la sidérante couardise du personnel politique européen dans des affaires comme celle des caricatures de Mahomet. 
 
Dans de nombreux pays — outre les pays officiellement musulmans, Cuba, la Chine, pour ne citer qu’eux — l'ancien modèle d'une liberté d'expression pourchassée et réprimée par l'Etat continue de faire peser sa chape de plomb. On emprisonne, on torture, on mutile, on assassine et l'on exécute pour délit d'opinion. Dans certains pays occidentaux — tout particulièrement en France — c’est le morcellement de la société en communautés se pensant toutes comme une fin en soi qui fait le lit des censeurs. La liberté d'expression est remise en cause, menacée au nom du vivre-ensemble. La démocratie se caractérisant par la coexistence conflictuelle, le néo-conformisme dessine les traits d'une ère post-démocratique. Le mot d'ordre des défenseurs de la liberté devra désormais être : ne laissons pas le conformisme assassiner Polémos, sous prétexte d'organiser la convivialité entre les communautés.

Robert Redeker pour la revue Médias du printemps 2007
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Mardi 29 janvier 2008
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undefined Commençons par la narration d’un incident qui en dit long sur le développement d’une judéophobie de gauche s’accompagnant de pratiques de censure (1).
J’ai, dans le cadre du dernier salon du livre de Gaillac, à l’invitation de la médiathèque municipale, prononcé, une conférence sur le négationnisme titrée “L’Invisiblisation d’Auschwitz”. Le public était composé de gens de gauche, en particulier de militants d’Attac. A la fin de mon intervention, un des militants – déclarant par ailleurs appartenir au Cercle Marc Bloch dont l’épicentre siège à Lyon – s’est levé pour affirmer d’une part qu’il était “ antisioniste ” et d’autre part qu’il ne pouvait être question de laisser Israël, Etat raciste, justifier son existence et son “ colonialisme ” par l’usage de la mémoire de la Shoah. J’ai répondu que j’aimerais savoir ce que signifiait réellement “ antisioniste ” demandant si à la racine il ne constituait pas le déni du droit à l’existence pour Israël. C’est bien dis-je, le seul Etat du monde dont vous demandez la disparition, et vous trouveriez épouvantable et absolument raciste autant que potentiellement criminogène, que quelqu’un se déclarât radicalement anti-allemand ou anti-espagnol, ou même anti-chilien. J’ai doublé cette demande d’une autre sur le sens du mot “ colonialiste ” dans la mesure où, si on s’en tient à une déontologie lexicale indispensable entre intellectuels, Israël n’est stricto sensu ni un Etat colonial ni un Etat colonialiste. La salle (une centaine de personnes) est alors devenue tumultueuse, secoué d’un vent d’haineuse haleine ; brandir le nom d’Israël étant agiter le chiffon rouge qui affole un certain public, notamment celui qui se pare des prestiges de l’antimondialisme. Certains se sont levés en hurlant : “ c’est un scandale de faire l’éloge d’Israël à cette tribune ” (car elle était consacrée à la question du négatonnisme). D’autres ont dit, d’après ce qui m’a été rapporté : “ on va lui casser la gueule ”. D’autres encore, dont Jean-Marie Brohm et Monique - Lise Cohen, ont manifesté leur complète solidarité avec mes propos. J’ai répondu en précisant qu’il eût été en effet scandaleux de se livrer à la justification d’un régime criminel – par exemple l’Allemagne nazie – ou totalitaire, mais qu’Israël n’était ni un Etat criminel ni (à la différence des ex-idoles de tous les des ex-fans du Kremlin reconvertis dans l’antimondialisation et l’antisionisme) un Etat totalitaire. Que n’ai-je pas dit avec cette affirmation pourtant frappée au coin du bon sens ? Un homme s’est même levé pour tonitruer que j’étais négationniste ; entendons par cet usage singulier de ce concept, appliqué en général aux négateurs d’Auschwitz, tels Rassinier et Faurisson: nier le colonialisme israélien et la “ barbarie sioniste ”, c’est être négationniste. Une femme s’est dressée pour hurler, à gorge déployée : “ et Sabra et Chatila ? ”. L’énonciation de ces deux toponymes fonctionna soudain comme un équivalent symbolique d’Auschwitz renversant les Juifs du statut de victime dans celui de coupable, et ce bien qu’à Sabra et Chatila ce sont des Arabes qui ont massacré d’autres Arabes. Je n’avais, je l’avoue, que rarement rencontré autant de haine, surtout à l’énoncé d’arguments tout à fait raisonnables, dont l’aspect scandaleux n’existe qu’aux yeux de mes interlocuteurs de ce jour-là. Une pareille après-midi permet de se rendre compte que des pans entiers d’une certaine gauche antimondialiste réutilise les méthodes staliniennes de censure du débat, croyant dur comme fer à une vérité – la culpabilité absolue d’Israël – qu’elle refuse d’examiner raisonnablement. La gauche émotionnelle, celle qui s’est discréditée par une étrange complaisance à l’endroit des incidents, dont la coloration judéophobe et le contenu anti-républicain ne se cachaient pourtant aucunement, survenus à l’occasion du match de football France-Algérie, trahit, en de pareilles occasions, qu’elle est également une gauche obscurantiste – qui ne veut rien entendre d’équilibré sur Israël et la Palestine (2)aux procédés d’intimidation totalitaires (il est vrai qu’aujourd’hui comme hier la foi victimologique figure souvent l’obstacle à tout débat argumenté)! 

Quelles leçons tirer de cet incident vécu, révélateur d’un nouveau climat intellectuel et politique ?
De fait, depuis l’attentat du 11 septembre dernier à New-York, les occasions d’assister à la résurrection de la judéophobie de gauche (une vieille connaissance de l’histoire, puisque, après être passée par le syndicalisme révolutionnaire et la Commune, on peut filer sa trace jusqu’à Proudhon et au-delà jusqu’aux aux Lumières (3) se multiplient. Le fantasme, politiquement localisé à gauche, d’un complot mondial judéo-américain entre en symétrie avec celui (aujourd’hui éteint) du judéo-bolchévisme, qui était à la mode dans l’extrême-droite du temps où l’URSS existait. Il s’avère de plus en plus fréquent d’entendre l’antimondialisme laisser remonter à sa surface le soupçon d’un judéo-américanisme planétaire. Dans tous les cas – balayant la totalité du spectre de la pensée politique : de l’extrême-droite aux anarchistes (4) - l’anti-américanisme et l’anti-israélisme s’amalgament, l’Amérique et Israël étant supposés projeter une domination capitaliste mondiale en faveur de leurs seuls intérêts.

La seule prononciation du nom d’Israël fait perdre la raison à beaucoup de monde. Ce nom déclenche une réaction dévastatrice qui engloutit tout sur son passage; de fait, la force ravageuse de cette hostilité anti-israëlienne demeure inexplicable sans le recours à l’hypothèse selon laquelle elle ne serait que l’écume d’une animosité beaucoup plus profonde, beaucoup moins circonstancielle, qui trouve là, après avoir été condamnée à une durable clandestinité, un exutoire où éclater, la très vieille haine antijuive (qui a pris la tournure, au XIXème siècle, de l’antisémitisme). Israël : ce statonyme est le nom interdit de prononciation sympathique sous peine de provoquer une tempête d’exécration. Israël : ce nom d’un Etat est devenu pour beaucoup, à gauche, le nouveau nom du Mal. Un nom qui – aujourd’hui que plus personne ne croit au Diable, chacun lui cherche des substituts tout aussi irrationnels : Israël est, dans une partie de la gauche française, un de ces commodes substituts laïcs à Satan, placé en opposition avec la figure angélisée du Palestinien et du jeune de banlieue – fonctionne à la façon d’un détonateur sémio-pulsionnel redoutablement efficace.

Etrangement, l’immense majorité des discours entendus et lus à la suite des attentats du 11 septembre retournent l’accusation contre les victimes. La désinhibition de la haine anti-israélienne a permis tout autant de changer les victimes – les Américains – en coupables que d’atténuer la responsabilité des coupables effectifs (le terrorisme islamique fomenté ou soutenu par un certain nombre d’Etats musulmans). Cette alchimie de pathopolitique fait glisser l’imputation de culpabilité du criminel vers la victime – autrement dit, on nage en pleine économie sacrificielle. Le coupable est tenu pour innocent de son crime, la charge de la culpabilité est portée par la victime : ces deux éléments sont les caractéristiques principales de la logique du sacrifice. Du côté des assassins, comme du côté de cette partie de la gauche dans laquelle se réveille de son léger sommeil la vieille judéophobie, nous rencontrons une attitude inscriptible dans le registre religieux – le sacrifice constituant le cœur des religions. On doit même conclure à une régression pré-abrahamique du religieux, compte-tenu qu’Abraham est la figure qui dans l’histoire clôt l’ère des sacrifices humains (5)
; or, pour transporter la culpabilité de l’assassin vers la victime, les discours légitimateurs du terrorisme doivent couvrir la réintroduction du sacrifice humain. Pas de sacrifice sans discours qui le prépare, l’accomplit, puis le commente : tout un travail sémantique se déploie, dans les religions à sacrifices humains, pour changer un meurtre en acte symbolique à valeur sacrée. Ce discours, tenu par les castes sacerdotales, dit l’innocence du groupe sacrificateur. Toujours une savante prose enveloppe le sacrifice de sa logomachie, le déréalise, lui ôte sa matérielle épaisseur d’horreur, par exemple que les hôtesses de l’air aient été égorgées au couteau avant de projeter les avions contre les Twin Towers, toujours un discours s’impose pour assurer sa propre cohérence, pour donner à voir sa vérité dans l’occultation de l’horreur du meurtre. En cette occurrence, le discours justificatoire se divise en deux : le discours direct autodéculpabilisant des assassins et le discours indirect, qui inverse la charge de la culpabilité, de toute une partie de la gauche française quand, sous prétexte de renvoyer face à face en miroir létal les “ Talibans du pétrole ” et les “ Talibans de Wall-Street ”, elle affirme que les Américains l’ont bien cherché. Religiosité consciente – même si le geste sacrificiel, participant pourtant à l’essence du religieux, demeure non compris et non assumé comme tel - chez les assassins, se réclamant de l’islamisme, et religiosité sauvage, totalement inconsciente, dans toute cette partie de la gauche, se réclamant de l’anti-mondialisme, qui transfère la culpabilité sur les victimes.

Cet ensemble d’événements permet de ressouder, à gauche, les couches intellectuelles et les couches militantes, reconstruisant une unité disloquée par l’histoire – à ceci près que, cette fois-ci, cette unité, au lieu de proférer comme naguère le discours de l’émancipation du genre humain à travers l’essence progressiste du prolétariat, tient celui de la régression rebarbarisante portée par l’islamophilie. Comment des esprits “ de gauche ”, jadis progressistes, ex-thuriféraires du mythe moderne de l’émancipation universelle possibilisée par la classe ouvrière, peuvent-ils s’aveugler jusqu’à trouver quelque légitimation à l’islamisme – que ce soit celui des Palestiniens ou celui, violemment anti-républicain, des jeunes de banlieue, qui se revendiquent, contre les institutions républicaines, à la fois de Ben Laden et de l’ultracapitalisme fétichisé dans les logos des marques Nike, Adidas etc… – prenant pour vertu ce que la tradition issue des Lumières, dans ce qu’elle possède de meilleur, nous a appris à combattre? Tout se passe comme si l’anti-israélisme amalgamé avec l’anti-américanisme et le pro-palestinisme était le nouvel opium d’une certaine gauche : opium des intellectuels (pour reprendre une formule de Raymond Aron) et opium des militants, dans une articulation entre militants et intellectuels qui reproduit plus ou moins parodiquement une configuration qui avait cours dans les années 50 du siècle passé, lors des plus beaux jours du stalinisme. A la fin des années 70, on s’en souvient, survint une époque de décrochage entre le monde militant et le monde intellectuel. C’est cette déconnection qui aujourd’hui s’est partiellement effacée : certains milieux intellectuels et certains milieux militants fusionnent à nouveau, sous le signe d’un nouvel opium totalitaire dont les guises les plus fréquentes sont l’antisionisme, l’islamophilie et le pro-palestinisme (6).

L’épidémie la plus virulente ajointée à ces attentats n’est peut-être pas celle due à la guerre bactériologique, mais l’épidémie idéologique, qui, si elle poursuivait son développement, consacrerait le triomphe des terroristes : répandre planétairement les spores du virus judéophobe, ou bien en réveiller les souches dormantes. De New-York à la petite bourgade tarnaise de Gaillac, cette sinistre panspermie a déjà disséminé son poison logotoxique, paralysant partout où elle le peut l’usage de la raison critique.

Robert Redeker pour Les Temps Modernes le 11 octobre 2001
 

1. La théorisation de cette judéophobie a été proposée par Pierre-André Taguieff, dans un article titré “ Les nouveaux visages de l’antisémitisme ”, Le Figaro, 8 octobre 2001.
 
2. Comme le sont les pertinents arguments de Christian Delacampagne, dans son article “ Lettre à un ami Palestinien ”, Commentaire, septembre 2001.

3. Lire à se sujet : Simon Epstein, Les Dreyfusards sous l’occupation, Paris, Albin Michel, 2001. Et aussi : Marc Crapez, La Gauche réactionnaire, Paris, Berg International, 1999. 

4. Sur l’amalgame, à l’issue de la guerre des six jours, de l’anti-américanisme et de la judéophobie, à l’extrême-droite, lire : Nicolas Lebourg, “ L’invention d’une doxa néo-fasciste ”, Domitia, octobre 2001. 

5. Rien de plus fondateur que le non-sacrifice d’Isaac par Abraham ! Arriva enfin un jour, sans doute après des siècles de critique du sacrifice, où s’imposa une “ coupure spirituelle ” dans l’histoire de l’humanité, symbolisée par un acte inouï de désobéissance : Abraham refusant de sacrifier son fils désobéit à l’ordre social fondant par là même le messianisme, ce salut par les fils qui met fin aux sacrifices d’enfants (alors que dans tragédie d’Euripide, Iphigénie à Aulis, le sacrifice de l’enfant à la place du père est encore présent) et ouvre l’avenir. Refoulé, le sacrifice fait retour dans d’épouvantables régressions, marquant une certaine permanence : une analyse précise des crimes commis par l’ETA, l’étonnante affaire de l’abbé Cotard, ou des discours autour des attentats du 11 septembre, montrerait leur lien à la logique sacrificielle. A ce sujet, lire : Bernard Lempert, Critique de la pensée sacrificielle, Paris, Seuil, 2000.

6. D’ailleurs, le concept d’islamisme (intégrisme) se révèle trop réducteur pour appréhender un phénomène planétaire dont les répercussions agissent jusque dans les banlieues des grandes villes françaises, circonscrivant le phénomène totalitaire dans une définition aussi minimale que rassurante ; il convient de lui substituer celui d’islamisation de la vie collective, plus précis, qui cerne mieux une réalité dynamique conjointement macropolitique (niveau géopolitique planétaire) et micropolitique (niveau des banlieues).
 
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Jeudi 6 décembre 2007

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redeker-today.jpg Qu’est-ce qu’un Président de la République française ? On se place sur le chemin de la réponse en réfléchissant aux causes des deux derniers échecs de la gauche (2002, 2007) à l’ élection à la magistrature suprême. Le slogan de Lionel Jospin en 2002 s’étalait sur tous les murs : " Le Président citoyen ". Ce n’était pas sans rappeler Louis-Philippe, qui ne fut pas vraiment un roi du fait d’avoir été " le Roi citoyen ". " La France présidente " fut le slogan de Ségolène Royal en 2007. Un stimulant paradoxe surgit: la rhétorique de ces deux slogans traduit un refus intime du poste publiquement convoité. Dans les deux cas, le Président est effacé. " Président citoyen " et " La France Présidente " sont deux contresens sur la nature de cette magistrature et sur ce que le peuple en attend. Pourquoi ? 

Que signifiait le slogan " le Président citoyen " ? Que le Président serait tout le contraire d’un Président ! Qu’il s’agirait d’un Président fondu dans la masse des citoyens, d’un homme du commun, du porte-voix du " on " anonyme qui constitue la société. Qu’il serait un citoyen comme tous les autres ! Autrement dit, la formule de la campagne de Lionel Jospin réduisait la présidence à une simple fonction sociale. On serait Président de la République comme on l’est d’un conseil d’administration ! Evidemment, la formule " le Président citoyen " est une négation de la politique dans sa dimension onirique. Ce ratatinement de l’imaginaire politique sur une simple fonction sociale a fait fuir les électeurs. Le slogan jospinien manque la magie présidentielle, héritière démocratique du caractère sacré des rois qui firent la France. Trop sociologique et trop matérialiste. Trop horizontal. Parallèlement, le mot d’ordre de Ségolène Royal, " La France présidente " participe de la même dilution de la présidence. Plus : c’en est la véritable négation, le véritable effacement. Chez Ségolène Royal aussi, la présidence n’est qu’une simple fonction du social, de la simple administration, sans verticalité. Dans les deux cas, le Président n’est plus qu’un rouage de la machinerie sociale. Inconsciemment, en refusant la verticalité, ces deux slogans nient que la France soit autre chose qu’une société, refusant qu’elle soit une nation (c’est-à-dire un imaginaire). 

Le slogan de Ségolène Royal a le mérite de pointer une absence. Refus de la présidence, de la personnalisation, de la verticalité, le syntagme " La France présidente " désigne une place vide, un lieu déserté. Il n’y a personne à la place présidentielle ! Aucun nom ! Or, dans l’imaginaire national, le Président est une réalité dévolue. Il faut qu’il y ait quelqu’un à cette place. Le Président occupe la place qui fut autrefois celle du Roi. Ségolène Royal ne l’a pas compris : le vide de cette place est aussi insupportable au peuple français que de regarder le soleil ou la mort en face. De fait, le Président est à la fois le corps du roi reconstitué, et le remords du régicide. Le Roi a été assassiné par le peuple, certes – mais sa place ne peut rester vide. Le peuple ne veut pas de " la France présidente ". Il veut un ou une Président(e) en personne, de stature verticale et non horizontale, qui soit d’une autre nature que la nature humaine ordinaire, pour faire un pont par dessus le régicide entre la République et l’Ancien Régime. La méconnaissance de cet imaginaire politique national, auquel François Mitterrand resta scrupuleusement attentif, est la cause du double échec (2002, 2007) des candidats socialistes. 

Différencions représentation et figuration. Une caractéristique rapproche le Président du Roi : le Président ne représente pas les Français, il figure la France ! L’Assemblée nationale représente les Français, le Président figure leur pays. Il est le personnage dans lequel la France se figure, se voit et se mire comme une personne vivante dotée d’une unité. Il est aussi le miroir qui reconstitue en une unité, la nation, l’infinie diversité du peuple. " La France est une personne ", a dit Michelet. Mais elle ne peut l’être que par la médiation unificatrice d’une figure, le Roi ou le Président. Les dizaines de millions de citoyens sur le territoire savent qu’ils forment une nation s’étant hissée au rang de personne, la France, parce qu’ils voient cette unité nationale apparaître sur le visage et le corps d’une personne en chair et en os, le Président. Ce dernier est la personne concrète qui permet à une autre personne, la France, impalpable, de se reconnaître, de se donner un visage. 

A travers le Président, la France se figure unie dans un corps, héritier du corps du Roi, réunifié après la séparation violente commise par le régicide le 21 janvier 1793. " Nul peuple, écrivit, la plume tremblante d’émotion, Jules Michelet, n’aima autant ses rois que le peuple français ". L’exigence formulée par le peuple français que cette place soit occupée, autrement dit qu’on n’ait affaire ni à un " Président citoyen " ni à une " France présidente " est l’avatar républicain de cet amour monarchiste. Utilisée par Jacques Chirac, lors de l’annonce de sa non-candidature à l’élection de 2007, puis par Nicolas Sarkozy, lors de son magnifique discours de victoire au soir du 6 mai 2007, le mot amour, dans ces circonstances, n’est pas de la vaine rhétorique. Il fait écho à la remarque de Michelet. Comme le savait si bien l’historien, le mot amour désigne le lien réciproque entre le peuple et celui qui en figure l’unité sous l’idée de nation. 

L’amour est gratuit, il ne se commande ni s’administre. D’où : il n’y a pas plus de fonction présidentielle qu’il n’y avait, avant la coupure de l’histoire de France en deux, de fonction royale. Dans un de ses livres, la philosophe Chantal Delsol différencie " rôle " et " fonction ". Etre Président n’est pas une fonction, c’est un rôle. Etre Roi, c’était un rôle. La députation est une fonction, celle de la représentation du peuple français dans ses divisions, sa diversité, ses oppositions. La démocratie se doit d’exalter ces oppositions. La notion de fonction renvoie à celle de machine – la société est une machine. Mais la présidence, à l’image de la royauté de jadis, est un rôle, celui de la figuration de l’unité de la nation, à travers un homme ou une femme. 

Le Président de la République n’est donc ni le chef, ni le guide, ni le président d’une société anonyme à but commercial, ni un VRP de luxe lors des voyages à l’étranger. La France n’est pas une machine, mais une personne ; par conséquent, être à sa tête n’est pas une fonction, mais un rôle. C’est le rôle de la figuration, dans lequel l’amour occupe la place centrale. L’exception française n’est pas là où on la voit d’habitude. Elle est dans la singulière, et belle, continuité entre l’Ancien régime et la République que le rôle présidentiel assure sous la double forme de la figuration et du remords. L’identité de la France se trouve résumée et concentrée dans cette continuité transhistorique dont le Président est à la fois le garant et le gardien. 

Robert Redeker pour Le Figaro le 16 mai 2007.

Par Robert Redeker - Publié dans : Chroniques de Robert Redeker
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