Dimanche 14 décembre 2008
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Publié avec l'autorisation de l'auteur :
Un trait différencie notre début de IIIème
millénaire d’avec le milieu du siècle précédent : du fait des secousses de l’histoire, il n’existe plus, ni dans l’hexagone ni ailleurs, de centre organisateur et hégémonique d’une politique
révolutionnaire, position qu’occupa longtemps le PCF. Pour autant, passion révolutionnaire et idée communiste ne se sont aucunement éteintes : elles se sont transformées, en investissant des
thématiques nouvelles, autant qu’elles se sont archipellisées en une nébuleuse d’organisations, de partis, de syndicats et d’associations. De monolithique qu’elle fut, l’extrême-gauche est devenue
“ plurielle ”.
A eux seuls, les partis trotskistes pèsent entre 10 et 15% de l’électorat français. L’observation de la vie politique française fait ressortir la vitalité d’une culture anticapitaliste et
antilibérale (la France est l’un des rares pays où “ libéral ” est un mot obscène). L’explication par la Révolution d’Octobre ne suffit pas pour rendre compte de cette étonnante
survivance ; il faut la combiner avec l’histoire étatiste de la France, en rappelant d’une part que ce pays a été construit par la Monarchie absolue, et d’autre part qu’au moment le plus
crucial de son histoire, le moment révolutionnaire, les Jacobins ont renforcé cet étatisme hérité de l’absolutisme.
La nébuleuse néo-révolutionnaire a trouvé dans l’altermondialisme la bannière sous laquelle se rassembler. Si le changement radical ne porte plus le nom, tombé en désuétude, de
“ révolution ”, le fantôme du fantasme révolutionnaire hante cependant l’univers altermondialiste lorsque ses dirigeants proclament qu’“ un autre monde est
possible ”. La rhétorique altermondialiste étend ses effets bien au-delà des cercles radicaux : une frange importante des citoyens, des fonctionnaires plutôt conservateurs, attachés
à maintenir le statu-quo de de l’Etat-providence à la française, reprend ainsi les antiennes antilibérales issues pourtant de milieux où l’on souhaite changer le monde, et du passé faire table
rase. D’autre part, les thématiques développées par ces nouvelles radicalités imprègnent les milieux artistiques (le soutien de nombreux artistes aux squatters de Cachan en fournissent
l’illustration), culturels et cinématographiques, constituant l’atmosphère dans laquelle ils respirent, l’air du temps.
Une des grandes mutations de l’extrême-gauche a été d’intégrer la défense des minorités et la lutte pour la reconnaissance. L’immigré a ainsi remplacé, dans la mythologie gauchiste, le prolétaire.
Une contradiction surgit de cette substitution : alors que le prolétaire était une figure universelle assez abstraite pour être porteuse d’émancipation, l’immigré demeure attaché à ses
traditions et sa religion, il ne se laisse pas universaliser, ce qui contraint toute l’extrême-gauche à accepter des voisinages et des soutiens douteux mettant en péril quelques unes des valeurs
ancestrales de la gauche (dont la laïcité). L’ancienne lutte des classes a été remplacée par la nouvelle défense des minorités (ethniques, religieuses, sexuelles, etc…). Du fait de cette
mutation, l’extrême-gauche est à la fois le berceau et le cerbère du politiquement correct qui étouffe de sa chape de plomb toute la société française.
La question du trotskisme, très florissant en France, occupe une place centrale dans les analyses de Philippe Raynaud. Ce courant politique est divisé en trois branches représentées de fait par
trois organisations très différentes les unes des autres, le Parti des Travailleurs, Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste Révolutionnaire. Etrange ironie de l’histoire : c’est à travers le
trotskisme, que le communisme officiel aujourd’hui défunt s’est appliqué des décennies durant à détruire, que survit le communisme, le songe d’Octobre. Le trotskisme est pourtant un
intégrisme ; il organise sa légitimité en tissant la légende d’un Trotsky plus authentiquement communiste, révolutionnaire, que tous les autres. Trotsky serait la figure intègre et intégrale
du communisme persécutée par les déviationnnistes et les traîtres. Intégrisme : Trotsky serait le pur, le trotskysme serait le pur communisme, le communisme dans sa pureté. Ce mythe alimente
la légitimité du trotskisme autant auprès des jeunes générations que des demi-soldes de feu le communisme d’obédience moscovite. Le trotskisme des années 1990 a réussi un tour de force :
dissocier “ l’idée communiste immaculée ” d’avec l’histoire sanguinaire du communisme réel. Le trotskisme est bel et bien la survie du communisme après sa
mort.
Avec sa subtilité coutumière, Philippe Raynaud analyse le corpus philosophique amarré à cette nouvelle radicalité politique. Il passe rapidement sur Henri Maler ou Daniel Bensaïd pour s’intéresser
à des penseurs plus consistants. La philosophie de Toni Negri et de Michel Hardt s’appuie sur les notions d’Empire et de multitude. L’Empire n’a rien à voir avec ce que jadis on désignait comme
impérialisme. Raynaud en montre l’originalité philosophique et les impasses. Alain Badiou, pour sa part, développe une “ métapolitique de la révolution ” de grand style. Le
succès de son œuvre s’explique par les passions anti-démocratiques (il ne revient pas sur son maoisme) qui la traversent. L’ancien marxiste althussérien Etienne Balibar reconverti dans une
politique radicale des droits de l’homme (dont la faute philosophique majeure est de refuser de hiérarchiser des droits de nature différentes) peut passer pour la figure la plus expressive de cette
galaxie politique, celle qui réussit à théoriser ce que pensent intimement l’immense majorité des militants altermondialistes (regroupés à ATTAC et lecteurs du Monde
Diplomatique).
La meilleure stratégie philosophique consiste à entrer dans la tête de ceux que l’on combat pour épouser leurs raisons, les connaître intimement, avant de les réfuter. Il fallait un adversaire de
l’extrême-gauche et de l’altermondialisme – ce qu’est Philippe Raynaud - pour produire l’ouvrage le plus intéressant qui soit sur ces “ nouvelles radicalités ”. Un ouvrage tout à
la fois informé, informatif et philosophique. On peut lire ce remarquable travail comme un hommage à François Furet, en particulier à son chef d’œuvre jamais apprécié comme il convient, Le
Passé d’une Illusion. Philippe Raynaud, lui, ausculte le stupéfiant présent d’une illusion passée.
Robert Redeker pour le Tageblatt en octobre 2006
Par Robert Redeker
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Publié dans : Chroniques de Robert Redeker
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