Samedi 4 octobre 2008
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Publié avec l'autorisation de l'auteur
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Rien de plus
répandu en France – mais sans doute aussi dans toute l’Europe continentale – que le conformisme anti-américain. Voici les Etats-Unis diabolisés, chargé de tous les maux ! Ils incarneraient le
pire en tout domaine – par suite, ce qui s’oppose à l’Amérique serait à tout coup préférable. Cet anti-américanisme (contre lequel le courage de certains intellectuels de le trempe de Pierre-André
Taguieff, d’André Glucksmann, d’Alain Finkielkraut, résiste) prend plusieurs formes sans varier de contenu : il peut-être de droite, d’extrême-droite, de gauche, d’extrême-gauche, culturel,
culinaire, littéraire, cinématographique, franchouillard.
Eclairée ou de bistrot, l’opinion dominante répute les USA pays sans culture, pays de rustres attardés, pays sans art de vivre, sans littérature ni cuisine. La fausseté de ces clichés
éclate : les orchestres symphoniques les plus prestigieux, les musées les plus riches sont américains, de même que les USA sont le pays des bibliothèques publiques. Une visite de la
bibliothèque de Brooklyn suffit à guérir du complexe de supériorité que les Français cultivent lorsqu’il est question de littérature. Alors que les Français lisent de moins en moins tout en
délaissant la presse quotidienne, les Etats-Unis fourmillent de bibliothèques et de journaux. La production philosophique américaine est si foisonnante qu’il n’est pas interdit de comparer ce pays
à une nouvelle Athènes. La beauté des villes comme New York et Chicago stupéfie. D’autres villes, comme San-Francisco, inventent un monde nouveau, une urbanité inédite. Les villes américaines
portent la marque esthétique de leur siècle, les égalant sur ce plan à Florence ou à Venise. Nul voyageur n’ignore que la cuisine américaine se montre souvent à la hauteur, de même qu’il
reconnaîtra dans certains vins californiens des sommets inespérés. Renvoyer les Américains au mauvais goût et à l’inculture n’est que de la mauvaise foi teintée de
ressentiment.
Une profonde blessure travaille l’âme de chaque citoyen français : avoir eu, à deux reprises, besoin du recours décisif aux Américains pour vaincre l’Allemagne. Ainsi, les a-priori
anti-américains, témoignent, de la part des Français, d’une survalorisation de soi destinée à banaliser le salut apportée naguère par les armées à la bannière étoilée. Le complexe de supériorité
que les Français manifestent, à tout bout de champ, contre l’Amérique, a pour effet principal de renvoyer à la normalité les sacrifices consentis par ce pays pour les libérer. Les cimetières
militaires américains sur notre sol devraient donner à méditer. Comment ne pas avoir eu le front rougi par la honte et le dégoût devant la vue de milliers de manifestants arborant sur leur
tee-shirt d’insultants « US Go Home » lors des deux dernières visites du président Bush en Normandie, sur le lieux où tant de « boys » périrent pour que la France fût
libre ? Les Français cherchent également à s’aveugler devant un autre élément : les bienfaits de la prospérité dont ils jouissent résultent de la force de protection du bouclier militaire
américain, qui leur épargna l’asservissement des Polonais ou des Roumains, devenus des satellites colonisés par l’URSS. La fonction psycho-politique de l’anti- américanisme apparaît: permettre
à la volonté inconsciente d’oublier que les Français sont libres et prospères grâce à l’engagement des Etats-Unis, de prendre le dessus sur la vérité.
Apparu pendant la guerre froide en soutien à l’URSS, l’anti-américanisme de gauche persiste. La disparition des tyrannies communistes n’a pas suffit à le terrasser. Il s’est même réincarné dans une
non-opposition à l’islamisme, aux tyrannies appuyées sur l’islam (préférant, aujourd’hui comme hier, un totalitarisme à la démocratie américaine sous le fallacieux prétexte que l’islam est la
religion des pauvres comme hier le communisme était la politique des pauvres). L’anti-américanisme est toujours la politique du pire. Une bonne partie de l’opinion française (de la gauche, hélas,
des syndicats, du monde culturel) a intériorisée comme un impératif l’affirmation de l’ayatollah Khomeyni voyant dans les USA « le grand Satan ».
La paresse intellectuelle, s’appuyant sur la place des religions, cherche à renvoyer dos-à-dos l’Amérique et ses ennemis actuels, Bush et Ben Laden. Avec une malhonnêteté stupéfiante, certains
présentent alors cet affrontement sous les traits d’une guerre entre deux fondamentalismes équivalents. Certes les lobbies fondamentalistes chrétiens ont une influence politique excessive aux
USA ; cependant, ils ne remettent en cause ni pluralisme religieux, ni la démocratie. Si le religieux influe sur la politique américaine, il ne structure pas la société de façon totalitaire.
La religion en Amérique a accédé à l’âge démocratique ; on décrit les lobbies comme intégristes, mais ils n’empêchent pas toutes les religions de coexister.
Enfin, l’Amérique exerce ce que la France et l’Europe hésitent à exercer : la politique. L’Europe se croit post-politique : elle vit dans le mirage de la fluidité et de la paix
perpétuelle, l’illusion de l’absence d’ennemis comme si elle était, pour reprendre une formule d’André Glucksmann, un gigantesque « camp de vacances ». Elle vit comme un Club
Méditerranée – en vacances de la politique, en vacances de l’histoire. Par politique entendons: souveraineté, vision planétaire géopolitique et géostratégique, perspectives à long terme, usage de
la force quand cela s’avère nécessaire. La nation, l’Etat, la souveraineté, voilà des mots encore doués de sens pour tout Américain, du plus modeste au président. Aux yeux de ce peuple, ces mots
continuent d’incarner, imperturbablement et souvent avec grandeur, des valeurs délaissées par les Européens. Dans l’hexagone, les concepts de « nation » et d’
« Etat » sont renvoyés à la ringardise. La France, comme l’Europe en générale, se veut « post-nationale » et « post- étatique »
autant qu’elle se veut « post-politique ». Or, les USA se signalent par une originalité : le libéralisme et l’affirmation forte de l’Etat s’articulent. Contrairement aux
apparences, l’Etat, du fait de l’attachement populaire à la souveraineté, ne s’y trouve pas discrédité par principe. Quant à la nation, tout la valorise : le patriotisme rassemble le peuple
américain entier dans une unanime fierté. Alors qu’en France, les enseignants s’excusent d’être soumis à l’obligation d’apprendre aux écoliers l’hymne national, tenu pour un anachronisme
réactionnaire, aux USA c’est avec fierté qu’ils s’acquittent de cette tache.
On le voit : les racines de l’anti-américanisme sont multiples. Mais toutes se laissent regrouper sous la catégorie de « passion ». Il s’agit d’une passion – au pays de la
raison cartésienne –, et même d’une passion particulière : la haine, modèle, selon Spinoza des « passions tristes ». Manquant aussi bien à la raison qu’à la gratitude,
l’anti-américanisme ne fait pas reproche aux Américains de ce qu’ils font, mais de ce qu’ils sont ! Loin de n’être que de la critique, le conformisme anti-américain est une haine
ontologique. Cette passion triste fournit à l’anti-américanisme la même structure que l’anti-sionisme : haïr un Etat pour son existence même. Elle ne cible pas telle ou telle décision
politique particulière de la Maison Blanche, ne reconnaît jamais aucun bienfait aux USA; elle déteste l’Amérique pour ce qu’elle est.
Robert Redeker pour La Libre Belgique le 30 octobre 2004
Par Robert Redeker
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