Monsieur Jean-Philippe Rémy est
journaliste pour "Le Monde". Il est même plus que ça puisqu'il est le correspondant de ce journal pour l'Afrique de l'Est. En 2006, pour un autre site, j'avais déjà évoqué
l'étrange vision des événements soudanais par monsieur Jean-Philippe Rémy. Dans l'édition du 17 novembre 2006 du
quotidien de "référence" de la presse française, il n'avait pas hésité à remettre en question la raison principale du génocide perpétré par les islamo-fascistes au pouvoir à Khartoum. Pour
lui la lecture des affrontements selon un antagonisme entre tribus arabes et ethnies négro-africaines était douteuse. Peu importait alors que des organisations humanitaires comme "Human
Rights Watch", des institutions comme l'ONU, ou tout simplement les observateurs sur le terrain, cautionnaient déjà cette réalité. Jean-Philippe Rémy n'hésitait pas à écrire à l'époque que
"ce schéma néglige un grand nombre de facteurs de tensions, mais il a le charme pervers de la facilité
d'emploi." Que des causes multiples puissent venir expliquer le drame du Darfour ne fut jamais niés par ceux qui mettaient en avant la raison ethnique comme
explication principale au génocide qui se déroulait, et se déroule toujours, dans cette région. En revanche tout le but
de l'intervention de monsieur Jean-Philippe Rémy, au regard des mots utilisés, avait pour but de nier la raison ethnique du
conflit au Darfour. D'autant plus que dans la suite de son article il se révèlait incapable de citer les facteurs multiples du conflit. Un comble lorsqu'on affirme des choses aussi graves. Pire,
un peu plus loin il évoquait "un modèle artificiel d'antagonisme entre tribus arabes et ethnies
négro-africaines". Pour qui a vécu un tant soi peu en Afrique, il est facile de comprendre que ce journaliste est coupé des réalités du continent africain. L'antagonisme
entre africains noirs et arabes étant bien réel. Les premiers n'oubliant pas les siècles d'esclavage ni le mépris qu'affichent toujours à leur égard les populations arabes. Alors pourquoi de
tels propos ? Pourquoi cette négation du facteur éthnique ? C'est que dès 2006 une polémique faisait rage pour savoir si les massacres perpétués au Darfour étaient assimilables à un génocide. Or
quelle est la définition d'un génocide ? Ce mot est formé à partir du terme grec "genos" qui signifie race, nation ou tribu, et du suffixe latin "cide" signifiant le fait de tuer. Un génocide
consiste donc à vouloir détruire un groupe ethnique ou racial. En niant l'aspect ethnique ou racial des massacres au Darfour, le journaliste du quotidien de référence cherchait à
l'époque à dédouaner par avance les dirigeants soudanais d'une éventuelle accusation de génocide.
J'ai ensuite perdu de
vue monsieur Jean-Philippe Rémy et j'avais même oublié son article. Jusqu'à la lecture du "Monde" en date du 12 juillet 2008. En UNE du journal figurait l'annonce de la prochaine inculpation
pour génocide par la Cour Pénale Internationale (CPI) du boucher qui dirige le Soudan, Omar Al-Béchir (photo). En pages
intérieures je tombe sur une rubrique qui s'intitule "Eclairage" écrite par... Jean-Philippe Rémy. Et là stupéfaction. Il ressort de la lecture de cet article que le correspondant du
"Monde" met en garde la CPI contre une telle décision. Tout d'abord, à aucun moment dans son article le journaliste du "Monde" n'utilise le
mot génocide même lorsqu'il évoque la décision de la CPI. Bien que le régime génocidaire de Khartoum soit responsable de la mort de centaines de milliers de personnes
au sud-Soudan comme au Darfour. Non, notre correspondant ne parle "que" de l'accusation de "crimes de guerre". La nuance est de taille. Ensuite il
ressort de l'analyse de Jean-Philippe Rémy que l'inculpation de ce tyran n'aurait apparemment que des inconvénients. Jugez-en plutôt : le processus de négociations entre le pouvoir et les groupes rebelles du Darfour serait
mortellement touché ; la force des nations-unies et de l'Union africaine, la MINUAD, serait totalement paralysée avant d'avoir été opérationnelle ; toutes les forces qui jouent un rôle dans le
conflit du Darfour (Gouvernement soudanais, rebelles, gouvernement tchadien) profiteraient de cette inculpation pour relancer le conflit, l'accord de paix de 2005 au sud-Soudan pourrait être
remis en question. Oui sauf que... tout cela existe déjà depuis longtemps. Les négociations entre le pouvoir et les groupes rebelles sont dans l'impasse depuis plusieurs mois, la MINUAD (à
cause du choix de Khartoum de la priver d'éléments occidentaux) n'a jamais été en mesure de remplir sa mission lorsqu'elle n'est pas tout simplement la cible des milices aux ordres de
Khartoum comme cela a été le cas le 09 juillet avant même qu'il ne soit question de l'inculpation d'Omar Al-Bachir(http://www.rebelles.info/article-21119940.html), quant à la reprise des combats au Darfour ils sont à l'ordre du jour depuis la tentative des rebelles
tchadiens, appuyés par le Soudan et la Chine, de renverser le pouvoir à N'Djamena (voir à ce sujet notre dossier tchadien pour comprendre les enjeux du conflit). Cette
internationalisation du conflit lié aux enjeux pétroliers dans la région n'ont que faire d'une inculpation d'Omar Al-Béchir pour embraser la région. Pour preuve les tensions au sud-Soudan ont
repris bien avant la décision de la CPI (http://www.rebelles.info/article-20200041.html). Soyons
juste, Jean-Philippe Rémy n'ignore pas ces faits mais il affirme que cette inculpation va renforcer ces différentes tendances. Affirmation
purement gratuite qui consiste par avance, une nouvelle fois, à dédouaner le régime de Khartoum des crimes qu'il pourra commettre à l'avenir en faisant reporter la faute sur la décision
d'inculper le boucher de Khartoum.
Mais ce qui est encore plus troublant c'est que systématiquement le correspondant du "Monde" place sur un même niveau de responsabilités un gouvernement génocidaire et les autres acteurs du
conflit qui, sans être des enfants de choeur, ne sont pas inculpés de génocide. Ainsi si les négociations sont au point mort "c'est du fait de la mauvaise volonté des parties et de la maladresse de l'équipe de négociateurs Nations unies-Union africaine". Ensuite il se désole que le nouveau médiateur des Nations
unies et de l'Union africaine risque de ne plus trouver aucun interlocuteur soudanais après cette inculpation et de faire dire à une source proche du dossier mais anonyme : "Il ne faut pas oublier que Khartoum n'a pas perdu la guerre. Qu'on le veuille ou non, il faut parler à ce régime, on a donc
besoin d'eux pour trouver une solution au Darfour". Quel argument ! Heureusement pour les Juifs
qu'on n'a pas attendu un éventuel dialogue avec les nazis pour trouver une solution. Quant aux Cambodgiens si il avait fallu attendre la conclusion du dialogue
avec les Khmers rouges il n'y aurait eu plus personne à délivrer ! Enfin à aucun moment Jean-Philippe Rémy n'évoque ne serait-ce que la simple justice ou la morale de voir le
boucher de Khartoum inculpé de génocide au regard des centaines de milliers de victimes. Cela semble totalement étranger à son univers. D'ailleurs le titre de son "éclairage" annonçait la couleur
: "Une décision qui risque d'embraser la région, au-delà du Darfour". Il ressort donc de la lecture de ces deux articles (celui de 2006 et de 2008) qu'il ne fallait pas
inculper Omar Al-Béchir pour génocide puisque de toute façon pour Jean-Philippe Rémy il ne s'agit pas d'un génocide. Et que si reprise des combats il y a cela sera la faute de la décision prise
par la Cour Pénale Internationale. CQFD.
On est alors en droit de se poser ces questions : pour qui roule le correspondant du journal "Le Monde" basé à Nairobi ? Pourquoi ne jamais utiliser le mot génocide ? Pourquoi une telle
mansuétude à l'égard d'un homme et d'un régime monstrueux ? Pourquoi a t-on cette désagréable impression devant la prose de monsieur Jean-Philippe Rémy de lire un résumé de la
situation que ne renierait pas le porte-parole du régime génocidaire de Khartoum ?
David Bescond pour Rebelles.info
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