Celle-ci s’en souvenait. Dès le lendemain de la déclaration de guerre sarkozienne, Ségolène Royal relevait le gant en incitant les électeurs à « lui répondre en
votant massivement » à gauche. Tout le week- end, les esprits s’échauffèrent, François Fillon, Patrick Devedjian, Jean-François Copé paraphrasaient la parole présidentielle. Seul Jean- Pierre
Raffarin refusait de « mobiliser le camp adverse » . Et François Hollande, s’avisant du service que rendait Sarkozy à Royal, refroidissait les ardeurs belliqueuses de son camp : « Les élections
municipales ne sont pas le troisième tour de l’élection présidentielle. »
Ce vieux clivage, qui oppose régulièrement, à droite comme à gauche, Jacobins et Girondins, fut cette fois arbitré par les sondages. C’est moins sanglant que la
guillotine, mais presque aussi cruel. 79 % des sondés répondirent qu’ils voteraient pour des enjeux locaux et 72 % estimèrent que le chef de l’État « ne devrait pas s’impliquer dans la campagne
des élections municipales » . La victoire des Girondins tournait au triomphe car, dans le même temps, la cote de popularité du président de la République s’effondrait à 41 % d’opinions
favorables ; elle tomberait même à 37 % début mars. Nicolas Sarkozy n’insista pas ; il plia les étendards : il n’avait pas, dit-il, « à se mêler de la campagne municipale » . On l’avait mal
compris. François Fillon dénonça la « confusion » sans qu’on sache quels esprits il visait.
La campagne des municipales était donc terminée avant même que d’avoir commencé. Elle se transformait en 36 000 campagnes locales. On parlait écologie, tramways,
pollution, logement, « zone défiscalisée », crèches. Les programmes de droite et gauche se ressemblaient furieusement. Les grands élus de droite tentaient de sauver leur siège en parlant du
local, encore du local ; à Bordeaux, Alain Juppé promettait de ne pas redevenir ministre après son éventuelle élection à la mairie ; à Marseille, Jean-Claude Gaudin refusait tout meeting avec
les ministres, et même avec le président.
Les socialistes, confiants, jouaient le jeu inverse. François Hollande s’efforçait de donner un objectif politique à son parti : reprendre trente villes de plus de
30 000 habitants ; à peu près autant (quarante exactement) que celles que la droite avait conquises en 2001. Un grand meeting réunit le 20 janvier, à Paris, les leaders socialistes. Ils étaient
tous là, même DSK, l’exilé du FMI. Rien n’y fit. Les esprits étaient déjà tendus vers le prochain congrès du parti. Pour la première fois, en effet, depuis la rigoureuse mise en place de
l’Union de la gauche dans toutes les municipalités socialistes en 1977, certains audacieux, à Dijon, Montpellier, Grenoble, Roubaix, avaient osé s’allier avec le parti centriste dès le premier
tour. D’autres, à Lyon ou à Paris, envisageaient la jonction si besoin était.
Parfois, comme à Neuilly, c’est la droite qui jouait contre elle-même : un porte-parole de l’Élysée, David Martinon, parachuté, puis exfiltré, et un fils de, Jean
Sarkozy, qui fait campagne avec la voix et le tempérament du père. D’abord flatté dans son orgueil de père, Sarkozy siffla la fin de la récréation. « Neuilly n’est pas la France » , lui
criaient les élus affolés.
Ils avaient des raisons de s’inquiéter. On avait l’impression que Sarkozy, « l’enfant chéri de la victoire » , transformait en plomb tout l’or qu’il touchait.
Sarkozy exigeait le renvoi du PDG de la Société générale, après la perte de cinq milliards d’euros dans une spéculation folle ; les actionnaires de la banque confirmaient leur confiance à
Daniel Bouton. Devant le Crif, Sarkozy demandait que chaque enfant de CM2 parrainât un enfant juif mort en déportation ; Simone Veil jugeait l’idée « inimaginable, dramatique, injuste » . Sa
directrice de cabinet, Emmanuelle Mignon, semblait, dans une interview, tolérer les sectes en général, et la scientologie en particulier. Scandale. Le Conseil constitutionnel retardait de
quinze ans la mise en application de la loi de rétention des criminels les plus dangereux ; Nicolas Sarkozy demandait au président de la Cour de cassation de trouver les moyens juridiques de
tourner les effets de cette décision. Scandale. Au Salon de l’agriculture, un quidam mal embouché invectivait le président dans une syntaxe hasardeuse : « Touche-moi pas, tu me salis ! »
Sarkozy le rembarrait : « Casse-toi, pauvre con. » Scandale. Dans le journal Marianne, Ségolène Royal, Dominique de Villepin et François Bayrou lançaient un appel commun contre « la monarchie
élective » et pour la défense de la République. Comme si elle était menacée. Les ministres dénonçaient « la conjuration des aigris » ; rien n’y faisait. La cote de popularité du président ne
cessait de décroître, quand celle de François Fillon montait tranquillement. « Monsieur Nobody » , comme l’avaient surnommé les conseillers élyséens, riait sous cape.
La messe était dite. Les municipales seraient une déroute pour la droite. Deux phénomènes s’ajoutaient l’un à l’autre. Dans les grandes villes, la classe moyenne
disparaissait peu à peu et ne laissait, face à face, que « les très aisés et les très aidés » . Cette nouvelle polarité sociologique avait déjà fait un triomphe à Ségolène Royal lors de la
présidentielle. Elle protégeait Bertrand Delanoë à Paris, Gérard Collomb à Lyon, et même Martine Aubry à Lille. Elle menaçait la droite à Toulouse et à Strasbourg, et même à Marseille, où
Gaudin était en grand danger. Dans les villes moyennes, l’électorat sarkoziste, surtout âgé et populaire, était exaspéré par l’exposition médiatique de Carla Bruni, le côté « bling-bling », les
vacances en Amérique. La dignité de la fonction leur paraissait atteinte. Les socialistes agitaient le chiffon rouge d’un futur plan de rigueur. Ils pouvaient légitimement guigner Blois,
Cahors, Rodez, Montauban, Quimper, Saint-Brieuc, Laval, Brives, Chalon-sur-Saône. Et Bayrou, Pau.
À l’Élysée, on en est déjà dans l’après-municipales. Un remaniement ministériel en profondeur n’est plus d’actualité. Sarkozy l’assure dans Le Figaro. Les
vingtdeux ministres candidats aux municipales ont peur de jouer à qui perd perd. Le président prépare sa contre-offensive. On peut déjà deviner qu’elle se jouera sur les terres régaliennes de
l’ordre, de la sécurité et de l’immigration. La vaste opération policière – très médiatisée – de Villiers-le-Bel contre ceux qui avaient tiré sur les policiers lors des émeutes de l’automne
dernier, en donne un avant-goût.
Eric Zemmour pour Le Figaro le 08 mars 2008
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