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Pendant des siècles, la liberté d'expression fut bâillonnée par des Etats, des institutions, des Eglises. En France, durant les périodes les plus sombres de l'Ancien Régime,
l'Eglise et l'Etat se donnaient la main pour étouffer toute velléité d'expression émancipée des dogmes. Au XVIIe siècle, Descartes se sentit contraint de ne point rendre publique son
approbation des idées de Galilée. En plein XVIIIe siècle, le Chevalier de la Barre fut exécuté pour crime d'impiété : il n'avait pas salué le passage d'une procession. Les
totalitarismes du XXe siècle — fascismes, nazisme, communismes — ont poussé la guerre contre la liberté d'expression jusqu'à un point encore jamais atteint. C'est au moyen de la lutte contre
les formes étatiques et cléricalo-étatiques d'oppression que la liberté d'expression est parvenue à s’installer dans l’histoire. La problématique est-elle la même aujourd'hui que du temps de
Voltaire, ou du temps de la séparation de l'Eglise et de l'Etat ? En nous référant exclusivement à cette Histoire, ne courons-nous pas le risque de nous rendre aveugles à certaines mutations des
offensives contre la liberté d'expression ?
De l’Histoire est née une propension à situer les obstacles à la liberté d'expression uniquement du côté des pouvoirs institués. Or, en ce début de
XXIe siècle, le problème se pose en des termes nouveaux. Alors que cette liberté a été inscrite dans le droit par de nombreux Etats, des mouvements à l’œuvre dans la société civile
réclament sa limitation. Un préjugé tient ces associations pour des contre-pouvoirs. La méfiance — si ce n'est la haine — de la culture contemporaine à l'égard des pouvoirs de forme classique
conduit à valoriser, encenser, vénérer tout supposé contre-pouvoir. Jamais on n'envisage que celui-ci pourrait se montrer oppressif. Jamais on n'envisage qu'il pourrait dresser des barricades
pour s'opposer aux libertés. On oublie ainsi que la loi est également faite pour libérer les hommes de la pression sociale. Pourtant, les poursuites engagées — qui, fort heureusement se sont
révélées vaines — contre le grand livre de l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, “ Les Traites négrières ”, proviennent de semblables associations.
Une nouvelle forme de conformisme surgit. Autrefois oppressée, la société menace de devenir oppressive. D'émancipatrice qu'elle était au siècle
des Lumières — en arrachant des libertés à l'Etat —, la société, éclatée en associations, communautés, groupes, lobbys, se révèle désormais dangereuse pour ces mêmes libertés, Ainsi le blasphème,
l'éloge de la tabagie et l'islamophobie pourraient, sous la pression d'associations, devenir prochainement des délits. Les associations qui placent en leur cœur l'identité, le respect et la
reconnaissance se battent, parfois à leur insu, pour une limitation de la liberté.
La liberté d'expression implique le droit de déranger les associations, les corporations, les communautés, les Etats et les personnes. Mieux, la
liberté d'expression s'accompagne du devoir de déranger. Or, la croyance contraire s'est répandue : la liberté d'expression se ramènerait au droit de dire et d’écrire des choses qui ne dérangent,
ne choquent, ni ne blessent personne. Elle ne se conçoit que sur mode soft. De nombreuses associations — celles qui s'en sont prises à Charlie Hebdo, par exemple — voient dans la liberté
d'expression le droit de dire ce qui ne les dérange pas. Il est recommandé — par l'idéologie ambiante, l'air du temps — de ne point s'en servir jusqu'au bout. Sur un site Internet, un professeur
de philosophie a parfaitement condensé cette timidité : “ Robert Redeker a abusé de la liberté ”. Adhérer à cette formule, c'est postuler que la liberté d'expression doit
demeurer une liberté simplement formelle, muséifiée, ne bousculant rien ni personne.
La liberté de déranger — épine dorsale de la liberté d’expression — suppose la capacité de se laisser déranger. Définissons la tolérance
comme étant cette capacité. Est tolérant l’homme, le groupe, la théorie, qui se laisse déranger. Comme une pièce de monnaie, la liberté d’expression a deux faces solidaires : d’un côté, elle
élève le dérangement au rang de devoir, quand, de l’autre, elle exalte la tolérance, l’accueil du dérangement.
Polémos — le conflit — est le véritable père de la démocratie. La démocratie repose sur la reconnaissance du conflit comme
fondateur. La démocratie suppose la permanence et la nécessité de la division conflictuelle. Rien de plus paradoxal que la démocratie : en elle, ce sont les conflits qui tissent le lien
politique. Un régime démocratique ne tient que parce qu'on s'y déchire publiquement. La liberté d'expression est liée à tous les conflits qui structurent la démocratie, en particulier à la guerre
des idées. Elle est liée à leur choc — au combat de titans, véritable gigantomachie, que les idées se livrent. En décrivant sa plume comme une épée, Jean-Paul Sartre se situait au coeur de la
politique démocratique. Le parricide — assassiner Polémos, au nom de la convivialité — reviendrait à assassiner la démocratie.
Appelons conformisme la disposition psycho-politique qui récuse le conflit. Il travaille à clore l'histoire de la liberté d'expression. Qui
sait si, sous la pression de ce conformisme, des associations n'auront pas réussi à faire de l'éloge du tabac un délit pénal ? Qui sait si d'autres n'auront pas réussi à transformer en délit de
racisme le rappel de la traite musulmane des noirs ? Ou en négationnisme l'insertion de cette traite dans un cadre plus large ? Qui sait si signaler les aspects positifs de la colonisation ne
sera pas demain un délit ? Masquant des intérêts partiels et des points de vue égoïstes sous un océan de bons sentiments, le conformisme réduit comme peau de chagrin la liberté d'expression. Ce
n'est plus un conformisme de classe, à l'instar du conformisme bourgeois de jadis, ce n'est plus un conformisme politique, imposé d'en haut, c'est un conformisme sociétal. Disons sociétal plutôt
que social : c'est une nouvelle idolâtrie de la société, et non du social, qui alimente ce conformisme. Celui-ci rend compte aussi bien de la lâcheté des institutions démocratiques que de la
sidérante couardise du personnel politique européen dans des affaires comme celle des caricatures de Mahomet.
Dans de nombreux pays — outre les pays officiellement musulmans, Cuba, la Chine, pour ne citer qu’eux — l'ancien modèle d'une liberté
d'expression pourchassée et réprimée par l'Etat continue de faire peser sa chape de plomb. On emprisonne, on torture, on mutile, on assassine et l'on exécute pour délit d'opinion. Dans certains
pays occidentaux — tout particulièrement en France — c’est le morcellement de la société en communautés se pensant toutes comme une fin en soi qui fait le lit des censeurs. La liberté
d'expression est remise en cause, menacée au nom du vivre-ensemble. La démocratie se caractérisant par la coexistence conflictuelle, le néo-conformisme dessine les traits d'une ère
post-démocratique. Le mot d'ordre des défenseurs de la liberté devra désormais être : ne laissons pas le conformisme assassiner Polémos, sous prétexte d'organiser la convivialité entre
les communautés.
Robert Redeker pour la revue Médias du printemps 2007
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